Compte rendu de Polarisation de l’ontologie de Jean-Michel Salanskis (2024)

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Presses universitaires du Midi, Collection Philosophica

Texte

Polarisation de l’ontologie est une analyse critique d’une famille de pensée à laquelle la philosophie française demeure très attachée, celle des grandes figures du poststructuralisme, Derrida, Deleuze et Lyotard. Foucault est laissé de côté. Il ne s’agit pas d’une vaste fresque pédagogique rappelant les principaux apports de ce moment pour ensuite en discuter l’influence ou la pérennité. Nous découvrons au fil des pages l’analyse d’un motif commun et constant, motif qui semble constituer, selon Jean-Michel Salanskis, le moteur axiologique de nos philosophes.

Une fois identifié, ce motif est simple : il consiste à injecter de la valeur dans l’ontologie. À contourner Hume et Wittgenstein pour découvrir, dans l’ontologie même, une polarisation, un pôle plus et un pôle moins axiologiques, qui permet de fonder dans l’être le désirable et donc la lutte politique. Nos philosophes poststructuralistes auraient tenté, finalement, une attitude néo-religieuse (cette expression n’est pas celle de J.M. Salanskis) où un devenir désirable est inscrit dans l'être comme il l'est dans la volonté divine pour le croyant, bien qu'il demeure à ce jour trahi dans l'être. Il nous revient alors de faire advenir, avec confiance, l'essence vraie de l'être comme on fait advenir un royaume de Dieu. Cette ontologie polarisée charrie d’ailleurs la même difficulté logique que l’approche religieuse : si le mal est inhérent à l’être (respectivement voulu par Dieu), comment affirmer au nom de l’être (respectivement au nom de Dieu) qu’il est un scandale ? Étrangeté logique que J.M. Salanskis localise dans la notion d’aliénation : comment juger scandaleux un écart à soi si cet écart est inscrit dans le code ontologique de ce soi et ne constitue donc plus vraiment un écart ?

Cette projection axiologique dans l'être s’accompagne de ce que J.M. Salanskis analyse comme une faute méthodologique qui la rend possible : une faute élémentaire, mais délicate à prouver, qui consiste à ne pas opérer la distinction fondamentale entre difficulté épistémologique et monstruosité ontologique. Cet aspect, qui finalement occupe la majorité des pages du livre, nécessite des incursions sur le terrain de la philosophie des mathématiques et de la logique, parfois de la linguistique, que l’auteur n’hésite pas à aborder de façon parfois technique mais superbement synthétique. Cette capacité admirable de synthèse, aussi bien des territoires logico-mathématiques que des développements poststructuralistes, est d’ailleurs un point de force du livre. Les spécialistes y retrouveront leurs petits avec élégance, les autres découvriront en faisant confiance, sans perdre de vue le narratif et l'argumentation principale.

Enfin, la troisième ligne directrice de ce livre est de souligner que l’émergence de cette polarisation ontologique respecte systématique une même forme : celle d’une dimension de l’être injustement minorée, brimée par la forme même de l’ontologie, mais destinée à revenir en force à l’occasion de l’aventure glorieuse de l’humain en charge de ce devenir. Les figures de Hegel, Marx et Heidegger, sources de la notion d'aliénation, sont ainsi présentes en filigrane.

L’auteur se retourne ainsi contre ses pères philosophiques des années 60 et 70, avec la force d’une attente déçue, sans les renier totalement mais avec la conviction qu’ils auraient oublié l’essentiel dans leurs développements. Cet essentiel oublié n’est autre que l’éthique, le déontologique irréductible à l’ontologique, l’idée explicitement inspirée de Levinas que le bien ne réside pas dans une forme de l’être mais dans le pour-autrui, dans la mutation improbable du désir en obligation, qui certes ne gouverne pas l'histoire mais lui donne son sens.

L'analyse proprement dite s'ouvre sur une réflexion sur l'articulation du particulier et de l'universel dont il est un cas. L'auteur attire notre attention sur des textes de Deleuze et de Lyotard qui voient dans l'universel comme tel une autorité illégitime qui enferme et écrase ce qui est désirable dans l'être, l'inattendu, l'inouï, le singulier irréductible qui ne se laisse par platement régulé par l'universel. Ces textes semblent introduire un pôle négatif et opprimant inhérent à l'idée même d'universel, auquel nous devons résister pour laisser être le flou, l'inattendu, le non assigné à l'identité stable… J. M. Salanskis explore alors les analyses logiques et mathématiques de ce lien particulier / universel et nous montre que cette articulation est ontologiquement bien plus complexe que la naïve autorité universelle prêtée à la règle générale dans le jugement déterminant kantien. Toute la subtilité logique et mathématique consiste à délimiter la subsomption sous l'universel dans un domaine où il demeure légitime. Il est banal pour un mathématicien de découvrir des énormités logiques paradoxales dès que l'universel est appliqué naïvement hors de son domaine de pertinence.

Autrement dit, nous n'avons pas attendu les poststructuralistes pour découvrir la difficulté du jugement déterminant. La mathématisation du monde à des fins épistémologiques ne fait que cela : utiliser les mathématiques pour délimiter le bon usage épistémique des universaux. Dans les domaines non scientifiques, les domaines des affaires humaines, cette délimitation des contextes légitimes de l'universel est bien plus délicate. C'est là que Levinas intervient, pour nous rappeler qu'il n'y a alors plus de règle de subsomption et qu'elle est l'enjeu d'une recherche infinie, faite de casuistique. Ce que tente de nous dire l'auteur, dans cette exploration, est que la réaction pertinente devant la dangerosité de l'universel n'est pas de le condamner comme pôle négatif de l'ontologie, mais de le régler sur le plan épistémologique et de le nuancer sans fin sur le plan éthique et juridique.

Le livre traverse ainsi plusieurs étonnements ontologiques (la différence sans concept, les paradoxes de la totalité, la subsomption légitime, l'événement, etc.) que les mathématiques traitent et explorent épistémologiquement de façon dédramatisée, c'est-à-dire non polarisée, sans tenter de renverser la table ou d'en faire une politique. Levinas, à chaque étape, intervient en contrepoint, comme ayant saisi la spécificité humaine, c'est-à-dire éthique, de la question au-delà de l'épistémique et la traitant comme telle. L'enjeu, à chaque fois, est bien sûr de souligner que nos poststructuralistes tentent au contraire un traitement ontologique de chaque affaire, où l'humain n'est qu'un cas d'un scandale ontologique, mais où, paradoxalement, l'humain est appelé à réparer l'ontologie. L'abord mathématique dédramatise parce qu'il situe à chaque fois la difficulté à son juste niveau, épistémologique, et Levinas saisit en quelque sorte ce qui dépasse, la vraie dimension dramatique de l'affaire dans sa dimension éthique. La polarisation se trouve alors décrite en situation fautive de dramatiser au mauvais niveau, celui d'un scandale inhérent à une ontologie politisée.

Si le lecteur pressé pourra parfois regretter de ne pas être assez pris par la main dans des découvertes aussi hétérogènes que celles du poststructuralisme, du logico-linguistico-mathématique, et de Levinas, le lecteur attentif et confiant situera rapidement le véritable enjeu, fondamental, de ce livre : celui de la catégorie où la polarisation du monde en bien et mal est légitime. Où doit-on récupérer la valeur ? L'exploration logico-linguistico-mathématique ne polarise pas, elle tente de garder le contrôle critique sur les limites épistémiques de la raison. Pour J.M. Salanskis, elle constitue le bon rapport à l'être, épistémique non polarisé. Ce que l'auteur reproche aux poststructuralistes, est de polariser le monde au mauvais niveau, comme si les mathématiques avaient produit des bons et des mauvais ensembles. Le bien serait ce qui demeure ouvert au non réglé d'avance par une identification ou une régulation stable, dans une sorte d'ontologisation du désir politique d'effervescence. J.M. Salanskis tente alors de nous enseigner que le seul bon niveau de polarisation se découvre à l'aune de la souffrance d'autrui, que ni l'événement ni le singulier ne saurait conjurer.

Point de vue critiquable bien sûr, ne serait-ce qu'au motif que la subordination levinassienne du politique à l'éthique cherche encore sa forme, puisqu'elle passe sans doute par un droit qui ne peut émerger que politiquement, mais point de vue puissamment défendu, qui témoigne également d'un parcours personnel intéressant : on se s'arrache pas sans douleur à ses maîtres.

Citer cet article

Référence électronique

Michel Olivier, « Compte rendu de Polarisation de l’ontologie de Jean-Michel Salanskis (2024) », Kairos [En ligne], 1 (29) Automne | 2025, mis en ligne le 29 août 2025, consulté le 15 décembre 2025. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/kairos/117

Auteur

Michel Olivier

Université Paris Nanterre, IRePh, CIPh.

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