Le livre de Flora Bastiani, Philosophie du soin critique. Penser la relation en réanimation, en soins intensifs, et dans le prélèvement d’organes, est destiné à devenir une référence : pour les philosophes, pour les soignants, pour les soignés. Devant les soignés, il ouvrira des chemins pour comprendre et penser, à travers la construction de la relation, ce qui se passe, l’action humaine et technique ; devant les soignants, il en ouvrira pour comprendre et penser ce qu’ils font. Non que les vérités tombent de haut, énoncées par la parole magistrale de celle qui sait a priori, mais qu’elles émergent de quelques entretiens dans les services hospitaliers. De fait, « les soignants inventent le soigner à mesure qu’ils l’exécutent », - proposition qui barre le savoir a priori. La parole des soignants est d’abord énigmatique, paradoxale ; c’est en la faisant résonner dans le contexte du soin – procédé philosophique qui est une expérimentation, au même titre que celles que décrivit jadis Claude Bernard en son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, mais sur des idées et non des êtres et tissus vivants-, que sa pertinence se dessine. La pertinence est ici le nom de la vérité. Dans ce travail, la parole vraie n’est ni celle qui exprime l’essence, ou l’adéquation ou conformité du discours et de la chose, ni celle qui exhiberait un dévoilement, Flora Bastiani croisant loin de saint Thomas d’Aquin, de Descartes, et de Heidegger, mais elle est celle dont la pertinence éclate : la vérité est pertinence. L’autrice insère la parole pertinente énoncée par les soignants et attestée par la méthode expérimentale de la résonnance dans une trame beaucoup plus large, la pensée de la relation dans le soin critique.
Aucun empirisme naïf cependant, ni a fortiori aucun populisme (la vérité viendrait d’en-bas) ne dirigent cette démarche. La longue et précautionneuse première partie du livre, titrée « Que signifie soigner ? » en livre la preuve. Pour que la pensée puisse se former à partir du terrain, car penser est ici la finalité, que la vérité non magistrale, c’est-à-dire la pertinence, se montre, il importe, préalablement à l’enquête située, à la rencontre des soignants et des patients, à leur écoute, de confectionner les outils intellectuels nécessaires à cette enquête. À cette traversée des services de soins et de leurs gens. Ainsi, l’espace s’étalant de la page 7 à la page 65 peut être regardé comme étant l’atelier de fabrication de ces outils, l’antre du patient artisanat où Flora Bastiani forge de quoi élaborer une « microphilosophie du soin ». Ces presque 60 pages se lisent comme une œuvre d’arpenteur et géomètre-expert posant les balises et mesurant les distances. Les outils naissent de ce précis labeur de mesure de la distance. La philosophe y mesure son écart avec, entre autres, des concepts importants signés Levinas, Ricoeur, Jankélévitch, Foucault, Merleau-Ponty, Husserl, Pankow, Maldiney. Distance et position : que reprendre à son compte, en le reformulant, de ces auteurs pour penser le soin critique sous l’angle de la relation ?
Dans la relation de soin critique s’édifie le phénomène de l’ensemble. Deux remarques s’imposent ici. D’une part, le phénomène de l’ensemble est la construction, qui ne se nomme pas elle-même ainsi, qui s’invente chaque jour dans l’immanence opaque, que l’on retrouve dans les quatre traversées hospitalières de Flora Bastiani (service de soins intensifs, service de réanimation, service de réanimation pédiatrique, service de prélèvement d’organes et de tissus), il en est tout à la fois l’idée forgée préalablement à cette traversée, dans les 60 premières pages, et la réalité pratiquement constatable. Il permet de regarder avec justesse ce qui se passe dans ces services, et conjointement, il est ce qui s’y passe, il est l’être de l’action de soin. D’autre part, « faire ensemble » se prend en deux sens : c’est parce que soignants et soignés font ensemble le soin que ce dernier, en tant que relation, fait ensemble
Le soin critique est le soin « à la limite » : du corps, de l’intimité, du temps du soin et du temps du vivre. Autrement dit : il implique la transgression de ces limites, l’intrusion. C’est à l’instant de la transgression que l’on bascule de l’approche dans l’ensemble. L’enquête auprès d’infirmières fait ressortir de façon saisissante l’usage de deux notions que les philosophes connaissent bien, depuis Aristote, en passant par Maine de Biran, Ravaisson, et Bachelard, l’habitude et l’imagination, rarement saisis sous cet angle. Pour L., infirmière en soins intensifs, l’habitude, par exemple d’une tasse de tisane, induit, par l’intermédiaire d’un objet, l’habiter, à la fois de la chambre d’hôpital et du sujet, atténuant l’expropriation de soi caractéristique de l’hospitalisation dans un service de soins critiques. Un monde – si fragile et si pauvre soit-il – où habiter est possible, se constitue par le truchement de l’habitude. Chez P., infirmière en réanimation pédiatrique, l’imagination est le pivot de la construction de l’ensemble. Elle demande « aux parents d’imaginer eux-mêmes la mort de leur enfant, de manière à parvenir à la formulation d’une volonté ». Tout en étant un moment du phénomène de l’ensemble, cet appel à l’imagination crée des distances salutaires : entre les soignants et les parents, entre les parents et l’événement. Ainsi l’habitude et l’imagination deviennent-elles des méthodes en soins critiques.
Écoutons Flora Bastiani : « l’ensemble peut être défini comme le geste d’abriter l’autre - non seulement le geste de le protéger, mais devenir son refuge. » Loin d’être un simple complément du soin, son supplément d’âme élégant et inutile, voire de mauvaise foi, au sens sartrien de la formule, où le soignant bien portant satisferait sa bonne conscience, l’ensemble est inextricablement associé au soin critique, comme en un écheveau, impliqué en lui, véhiculant son sens. Cette remarque conduit à une question : le phénomène de l’ensemble n’apparaît-il que dans le cadre du soin, n’est-il pas à l’œuvre partout où il y a de la vulnérabilité ? La méthode ici mise en œuvre par Flora Bastiani pourrait s’élargir à des champs connexes, faisant de Philosophie du soin critique une matrice. Une dimension politique surgirait sans doute de cette extension.
Conduit par le soignant, ou la soignante, l’ensemble est le soin de l’existence. Bien que centré sur le patient, il prend le soignant dans sa boucle : « Le soin de l’autre se donne comme le soin d’une existence personnelle. Le soignant s’y retrouve lui-même comme si la relation le reconduisait à lui-même, en tant que soignant, à travers l’ensemble qu’il forme avec la personne soignée ». Parvenu à la dernière page de ce livre d’une rare beauté intellectuelle, vibrant de vie et de fine sensibilité, une observation surgit dans l’esprit du lecteur : exercice phénoménologique de la philosophie, l’ouvrage de Flora Bastiani illustre ce que peut la philosophie, autant pour le soin, les soignants et leurs patients, que pour la philosophie elle-même. Il est un plaidoyer implicite en acte en faveur de la philosophie.
