Compte rendu de Foucault avant foucault. Phénoménologie, anthropologie et analyse existentielle, édité par Elisabetta Basso, Philippe Cabestan et L’École Française de Daseinsanalyse (Le Cercle herméneutique, 2024)

DOI : https://doi.org/10.66488/gdrp2927

Texte

Cet ouvrage s’inscrit dans le cadre du vaste projet éditorial lancé après l’acquisition des archives de Michel Foucault par la Bibliothèque nationale de France en 2013. Il rassemble les actes d’une journée d’études organisée par l’École française de Daseinsanalyse (ENS) qui s’est tenue en mai 2022. Les auteurs se penchent sur l’analyse de trois manuscrits de Foucault datant des années 1950 récemment publiés aux éditions Seuil-Gallimard-EHESS : Binswanger et l’analyse existentielle, Phénoménologie et psychologie (2021) et La Question anthropologique (2022).

À travers ces textes, on découvre un Foucault fin connaisseur de la phénoménologie et de la psychopathologie. On comprend surtout que sa fréquentation de la phénoménologie n’était ni fugace ni superficielle, au contraire elle a constitué un terreau solide dans lequel sa philosophie ultérieure a puisé de manière critique.

Les contributions de l’ouvrage explorent ces textes de Foucault sous différents angles. Elles soulignent que cet intérêt vif s’accompagne de critiques. L’analyse binswangerienne parvient à la fois à s’affranchir de l’analyse du Dasein heideggérien et à amener la phénoménologie à se confronter à la réalité concrète de la personne ; cependant, en s’engageant sur la voie de la métaphysique (la métaphysique de l’amour et de la rencontre), elle aboutit à une impasse. Cet ouvrage ouvre ainsi d’importants axes de recherche : en proposant une lecture approfondie du Foucault des années 1950. Il offre également une clé d’interprétation de la pensée de Binswanger qui ne se limite pas à un travail documentaire sur les archives. Cette double approche Foucault-Binswanger révèle un dialogue qui ne se cantonne pas à l’historiographie, mais qui est capable de contribuer théoriquement à la recherche en psychopathologie phénoménologique.

La contribution de Jean-Claude Monod expose les raisons tant de l’intérêt de Foucault pour Binswanger que de sa prise de distance ultérieure. L’approche binswangerienne fascine Foucault, plongé dans la diversité du contexte culturel français des années 1950, où la philosophie, la psychologie, la sociologie et la psychiatrie partagent les mêmes espaces et les mêmes acteurs. La folie, comprise comme un mode d’être, est au cœur de l’intérêt de Foucault : d’un côté, il apprécie le caractère concret de la clinique médicale ; de l’autre, le jeune chercheur s’intéresse à la pureté et la rigueur de l’analyse phénoménologique. Foucault ne manque pas de souligner les imprécisions (ou malentendus) phénoménologiques et les traces d’un humanisme petit-bourgeois et chrétien, qui empêchent le psychiatre suisse, enclin à la spéculation autour du thème de l’amour, de voir la réalité des conditions humaines et sociales de l’aliénation. Derrière l’intérêt de Foucault pour la vie concrète se cache déjà ce qui sera son intérêt pour les « vies des hommes infâmes » qui s’écartent des normes sociales et que le pouvoir cherche, de ce fait, à dissimuler dans l’institution.

Dans la contribution d’Elisabetta Basso, la relation entre Foucault et Binswanger ne relève pas d’un simple intérêt académique, mais constitue un laboratoire d’idées : la folie, en tant que manière d’être-autre, ébranle l’idée d’une essence humaine universelle et conduit à une analyse anthropologique et historique des structures au sein desquelles se définit l’expérience humaine. Basso identifie dans le manuscrit Psychiatrie et analyse existentielle le trait d’union entre l’introduction de Foucault à son texte Le Rêve et existence (Paris, Desclée de Brouwer, 1954) et sa thèse sur Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique (Paris, Plon, 1961). Foucault trouve en Binswanger un allié tant contre la psychiatrie organiciste et naturaliste que contre la psychanalyse freudienne. Binswanger, cependant (à l’instar de la phénoménologie), se retrouverait dans une impasse lors qu’il cherche à établir un fondement ontologique de la clinique. Les concepts d’amour et de rencontre – utilisés par Binswanger dans les Grundformen und Erkenntniss menschlichen Daseins (Zürich, M. Niehans, 1942), avec une inspiration presque théologique, pour remplacer et interpréter les notions bien plus impersonnelles de Mitsein et de Sorge heideggériennes – poussent l’analyse à abandonner l’existence concrète du malade, transformant la forme de vie en une forme abstraite. Dans les travaux foucaldiens des années 1950, l’abandon de la phénoménologie au profit de l’analyse de l’historicité des formes d’expérience de l’archéologie est ainsi déjà implicite.

Philippe Sabot, en partant d’une reconstitution des relations entre Foucault, Husserl et Merleau-Ponty, interprète l’intérêt du jeune Foucault pour Binswanger dans le cadre d’une vaste recherche visant à reconstituer les liens entre phénoménologie, anthropologie et psychologie. Les nombreuses fiches de lecture du philosophe montrent que les travaux sur Binswanger constituaient à la fois un sous-texte de ses recherches et un outil permettant de tester les possibilités concrètes de la phénoménologie husserlienne. Binswanger apparaît comme un médiateur pour une phénoménologie qui souhaite s’ouvrir à l’expérience incarnée. Cependant, le risque est la perte de rigueur de la recherche. À la suite de Merleau-Ponty, la phénoménologie conduit à l’anthropologie, mais elle doit éviter de sombrer dans le naturalisme. La phénoménologie, si elle est un antidote à la psychologie naturaliste, doit rester authentique, au sens d’une science qui – selon la lecture husserlienne de Fink – a pour problème fondamental la structure du monde non réduite de manière inauthentique à l’entité intramondaine qui est l’« homme-réel » (ce serait là une phénoménologie existentialiste). Foucault apprécie l’effort de Binswanger pour résister au naturalisme, mais pas son retour à une anthropologie métaphysique.

Dans l’essai d’Élodie Boublil, l’analyse de la relation Binswanger-Foucault se concentre davantage sur les aspects interhumains qui émergent dans le cadre clinique. Dans ses textes des années 1950, Foucault souligne la nécessité épistémologique de repenser la maladie à partir d’une critique du concept de normalité. La relation médecin-patient doit être reconsidérée : la rencontre clinique se présente comme une fonction phénoménologique qui permet l’émergence d’une nouvelle configuration de sens, d’une nouvelle normativité dont le sujet aliéné est le porteur. Le lieu de la clinique, où s’accomplit la fonction thérapeutique, vise à créer les conditions d’une coexistence dans le monde originellement commun. L’authenticité que Foucault perçoit dans la Daseinsanalyse consiste à recréer, au sein de la thérapie, la dualité de l’existence. Dans cette perspective, le médecin n’est ni un thaumaturge ni un technicien, mais un partenaire, celui ou celle qui, dans le cadre d’une relation réelle, révèle l’autre en se révélant lui-même. Ce qui ressort, c’est le caractère incontournable de la dimension éthico-normative dans le contexte d’une redéfinition épistémologique et théorique.

L’article de Philippe Cabestan explore lui aussi l’intérêt de Foucault pour les aspects thérapeutiques de la Daseinsanalyse. En se concentrant sur les pages du volume Binswanger et l’analyse existentielle intitulées « La vocation thérapeutique de la Daseinsanalyse », Cabestan analyse la relation entre la Daseinsanalyse et la psychanalyse freudienne à partir de la lecture de Foucault. La clé de son examen réside dans la dialectique qui s’opère en thérapie entre les fonctions vitales de l’organisme vivant et l’histoire intérieure de la vie personnelle. Dans cette dialectique, le médecin n’établit pas un cordon sanitaire entre lui-même et la maladie, mais favorise la rencontre dans laquelle c’est l’avenir de la personne souffrant qui émerge, et non son passé. En revanche, la fracture entre la psychanalyse et la Daseinsanalyse réside dans la relation existentielle-temporelle. Alors que dans la psychanalyse, le présent, fluctuant dans le cadre thérapeutique, est repoussé vers l’irréel, dans la Daseinsanalyse, la thérapie s’ouvre sur l’avenir au sein du dialogue présent. La nouveauté apportée par Binswanger réside dans la construction d’un nouvel « être-avec », qui, selon Foucault, se dévoile dans une analyse de l’expression et du langage compris comme dialogue. L’erreur freudienne aurait été de rechercher une correspondance symbolique entre signe et signifié, alors que le langage – comme dans le cas d’Ellen West – n’est rien d’autre que l’expression de la dynamique existentielle.

La contribution de Caroline Gros porte sur la lecture foucaldienne du cas Ellen West. En analysant le célèbre cas clinique de Binswanger, Foucault se confronte à la naissance de la Daseinsanalyse en tant que méthode qui prend ses distances à l’égard de la psychanalyse, en se confrontant à une existence qui, avant d’être malade, est unique et individuelle. Dans l’une des interviews accordées à la fin des années 1960, Foucault définit la maladie mentale comme « une fausse maladie soignée par de faux médecins » (Le beau danger. Entretien avec Claude Bonnefoy, Paris, Éditions EHESS, 2011, p. 43). C’est contre ce préjugé que Foucault lutte afin de pouvoir considérer la Daseinsanalyse comme une méthode qui cherche à ouvrir de nouvelles possibilités existentielles à partir de la compréhension d’un projet-de-monde. Foucault en vient à considérer l’issue du cas d’Ellen West, le suicide, non pas tant comme une fin, mais comme une aube de l’existence. Pour Foucault, la Daseinsanalyse est une phénoménologie incarnée qui laisse être – et aussi ne pas être, dans le cas d’Ellen West – l’existence concrète.

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Martina Mauri, « Compte rendu de Foucault avant foucault. Phénoménologie, anthropologie et analyse existentielle, édité par Elisabetta Basso, Philippe Cabestan et L’École Française de Daseinsanalyse (Le Cercle herméneutique, 2024) », Kairos [En ligne], 3 (31) Automne | 2026, mis en ligne le 18 septembre 2026, consulté le 17 octobre 2026. URL : https://interfas.univ-tlse2.fr/kairos/302. DOI : https://doi.org/10.66488/gdrp2927

Auteur

Martina Mauri

Doctorante en philosophie à l’université de Pavie (Italie). martina.mauri30@gmail.com

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