CONSIDÉRATIONS INITIALES
Les violences contre les femmes sont multiples. Beaucoup y trouvent une explication dans la permanence des traditions. Lorsqu’on explique que ça a toujours été ainsi, que nos ancêtres ont toujours agi de cette façon ; ainsi, les mutilations génitales féminines, les brûlures à l’acide, les mariages forcés, la prostitution et le viol demeurent très présents. Malgré les luttes féministes et le travail des ONG, les violences continuent d’augmenter, au niveau international.
Et les auteurs de ces crimes restent impunis.
Céline Bardet, juriste et chercheuse en droit pénal international, spécialisée dans les crimes contre les femmes, a publié le 3 octobre un livre sur les violences sexuelles en temps de conflits armés. Elle affirme qu’en 2024, ces violences ont augmenté dans le monde de 25 %.
La logique du viol existe concrètement dans le monde — non pas comme quelque chose de rationnel ou de justifiable, mais comme un système de domination qui se répète dans différentes cultures, époques et contextes, où les femmes sont la cible principale. Cette logique est liée au pouvoir, au contrôle des corps et au maintien des hiérarchies sociales, afin de soutenir le capitalisme viril patriarcal.
Bien que l’humanité, jusqu’à présent, n’ait jamais traversé de changements aussi forts et rapides que ceux auxquels nous assistons aujourd’hui, notamment du point de vue de la circulation des biens symboliques à l’échelle globale (Martin Barbero, 2002), en plus des innovations technologiques de grande portée qui concernent l’intelligence artificielle, la robotique et l’informatique en cloud, ces technologies transforment la communication, le travail, l’éducation et le quotidien, générant des impacts sociaux et économiques significatifs.
CE QUI A CHANGÉ CONCERNANT LES VIOLENCES VÉCUES PAR LES FEMMES, EN PARTICULIER LES FEMMES NOIRES
Comme nous l’affirme Moreno (1988, p. 230), « Une contradiction première demeure qui nous conduit à identifier comme humaine, la volonté d’un pouvoir expansif — vocation de la mort fratricide —, propre à l’archétype viril, avec ses valorisations positives de la bravoure et de l’honneur, entre autres ». Ce système de valeurs est inhumain, car il exclut les femmes, les conduisant à croire que la guerre est consubstantielle à l’existence humaine, que l’expansion territoriale est inévitable et désirable, expression de progrès personnel et collectif, que la hiérarchie et les conflits interhumains qu’elle engendre sont quelque chose de naturel et transcendent. En d’autres termes :
[...] nous excluons de valoriser comme significatif tout ce que, néanmoins, nous vivons et qui nous permet de survivre quotidiennement, palpiter avec le palpitement humain, en marge déjà de tout fantôme de supériorité : chaos qui menace le cosmos viril, nature indomptée qui résiste à la civilisation productiviste, chair concupiscente qui provoque l’esprit effrayé, Éros producteur et reproducteur de vie face à la vocation phantasmagorique de la mort fratricide, enfin, animalité humaine face à la vertu (Moreno, 1988, p. 232).
Les réflexions ici partagées montrent le degré de violence vécu par les femmes en situation d’agression par viol, dans les contextes les plus divers du globe terrestre, et établissent des liens théoriques et historiques pour la compréhension critique de la relation directe entre ce tableau d’agression et l’archétype viril patriarcal, façonné dans l’ordre de l’accumulation internationale du capitalisme. Ce n’est pas un hasard si le profil du violeur, au Brésil, est un homme blanc, adulte, appartenant aux classes moyenne ou basse, ayant des liens familiaux et/ou de confiance avec la victime. Dans les zones de conflit et de guerre, cette violence sexuelle est utilisée comme une arme de guerre et démoralise les populations ennemies en violant des femmes de cette communauté, causant un impact destructeur sur les femmes et les filles. Dans ces contextes, le profil des agresseurs est plutôt celui de groupes armés que représentant des caractéristiques individuelles, mais la violence est, de toute façon, utilisée pour renforcer les hiérarchies de pouvoir ; elle est toujours menée par des hommes.
Nous avons déjà souligné, et il est impossible de le nier que, historiquement, les hommes sont les principaux auteurs des diverses manifestations de violence, que ce soit du point de vue macro structurel, dans les guerres pour des motifs variés (le point commun étant le désir de pouvoir, d’hégémonie et de domination), et/ou au niveau micro structurel, non seulement dans le champ de la violence domestique, des morts provoquées par des accidents de la route, ou encore des hommes qui s’entretuent pour des motifs très banals. Nous parlons aussi des violences les plus atroces commises par des hommes qui, en temps de guerre, envahissent des territoires ennemis, infligeant des dommages irréparables aux femmes sans défense — des enfants aux personnes âgées. Il a toujours été « naturel » d’utiliser la violation sexuelle comme arme de guerre. Aujourd’hui aussi. En Ouganda, par exemple, des générations de femmes sont mutilées émotionnellement pour avoir vécu des expériences de violations sexuelles parmi les plus brutales (Barretto, 2014).
Nous entendons partager des réflexions afin de montrer cette logique et sa fonctionnalité pour la maintenance du pouvoir économique, socio‑culturel d’une minorité qui, en général, est composée d’hommes blancs de la classe dominante, qui s’appuie sur des racines morales et religieuses d’origine européenne, c’est-à-dire qu’elle a un caractère intersectionnel dans l’entrelacement du genre, de la classe et de la race, où l’archétype viril expansionniste des systèmes de production, dans le mouvement historique du monde, trace le chemin de la domination colonialiste, visible dans les trajectoires humaines.
Intersectionnalité, post-colonialisme et décolonialisme
Il existe plusieurs manières d’être au monde, selon le genre, la classe sociale, la couleur de peau, la religion, dans la société dans laquelle nous vivons. Mais il existe des hiérarchies selon ces éléments, des hiérarchies elles‑mêmes directement liées à chaque société, à chaque histoire et culture.
L’intersectionnalité est une notion venue de l’anglais intersectionality, proposée par l’universitaire afroaméricaine féministe Kimberlé Crenshaw en 1989, pour désigner spécifiquement l’intersection entre sexisme et racisme, subis par les femmes afro‑américaines. Elle a défendu cette réalité parce qu’être femme et noire implique de ne pas être prise en compte par les féministes nord‑américaines blanches. Cela représentait alors un préjugé à l’intersection du genre et de la race.
L’intersectionnalité étudie les formes de domination, d’oppression qui s’organisent entre elles, à partir de différences telles que le genre, la classe, la couleur de peau, la religion, la génération, l’orientation sexuelle, la santé mentale… Elle étudie les croisements et intersections entre ces phénomènes. Autrement dit, il s’agit de vulnérabilités qui, accumulées, fragilisent encore plus la personne.
La compréhension de l’intersectionnalité permet de promouvoir l’équité et l’inclusion sociale, que ce soit dans la société dans son ensemble, dans l’entreprise, à l’école, dans les espaces publics. Ainsi, l’intersectionnalité va bien au‑delà des différences hiérarchisées ; elle concerne les femmes qui subissent plusieurs vulnérabilités. Il s’agit de vulnérabilités citées ci-dessu, c’est à dire raciales, sexuelles, ethniques, sociales, économiques, religieuses, liées à des handicaps. Et ces différences, qui pourraient être appréhendées comme des richesses, sont traitées comme des faiblesses et méprisées. C’est une relation de pouvoir où dominent les hommes et les groupes majoritaires.
Quelle est la différence entre post‑colonialisme et dé-colonialisme ?
Le post‑colonialisme suggère que le colonialisme est terminé, qu’on est passé à une autre période de l’histoire. Tandis que le dé-colonialisme dénonce et s’attaque aux formes persistantes du colonialisme, aux conséquences enracinées dans les sociétés, et apporte un débat social, économique et politique. Le décolonialisme aborde les conséquences présentes et actives du colonialisme, aujourd’hui, dans les pays qui ont subi le colonialisme et l’esclavage, ainsi que les relations raciales et le racisme, les relations de genre et les abus envers les femmes dites natives ou descendantes d’esclaves.
L’historien français Pascal Blanchard (2018), qui a dirigé un ouvrage intitulé Sexe, race et colonie, traite de ce moment de l’histoire où l’ethnocentrisme dominait déjà en Europe. Une histoire qui peine à être mise à jour. Une histoire dont les marques restent visibles aujourd’hui, dans les questions post‑coloniales, dans la compréhension des flux migratoires, dans la construction des identités métisses, dans la présence et la valorisation de la prostitution d’adolescentes.
L’auteur affirme qu’il s’agit d’une fascination et d’une violence multiforme. C’est aussi la révélation d’une production incroyable d’images qui ont inventé le regard exotique et les fantasmes de l’Occident. Le livre offre un panorama complet de ce passé oublié et ignoré. Les articles parlent de la domination des corps. Dans le domaine de l’esclavage, par exemple, la sexualité implique une place dans la hiérarchie qui est directement liée à la domination. L’homme blanc est le maître. La femme noire est son esclave, c’est‑à‑dire, sa chose. Il peut faire ce qu’il veut. Elle lui appartient. Ségrégation, violence, domination et fantasmes sexuels se croisent, se mélangent et écrivent ensemble une longue histoire de relations entre colons et colonisés, entre hommes colons et femmes colonisées. Cette histoire continue d’être présente dans les relations de genre dans de nombreux pays ayant connu la colonisation. (Durand, 2020).
Dans ce sens, on ne peut comprendre la relation coloniale et ses marques contemporaines sans s’adresser au corps, à la sexualité, à l’érotisme, aux fantasmes sexuels, aux violences qui y sont liées. La question de la domination est présente, tant dans la problématique des prostituées coréennes dans l’armée japonaise, dans le discours sexuel lié aux femmes aborigènes, dans la relation entre colonisateur et femme noire esclavisée comme aussi dans la vision des chasseurs français sur les femmes indigènes au XVIIᵉ siècle au Canada. Le discours était toujours accompagné de notions de domination et participait de la construction de l’invention du corps, du corps sexué. Le sexe est presque toujours évoqué, tant dans une dimension utilitaire que dans celle d’une offrande. Les cartes postales et les posters de l’époque dans les colonies françaises par exemple ne laissent aucun doute sur les relations entre hommes colons et femmes indigènes : ils invitent à la consommation des femmes. Parallèlement, un discours anti‑métissage se développe dans toutes les capitales coloniales. Désir et prohibition vont de pair. C’est ainsi que les colonies deviennent désirables et que se construit un désir de domination.
Au Brésil, comme dans les autres colonies, le système hiérarchique entre les hommes noirs et les hommes blancs, entre les hommes blancs et les femmes noires ou autochtones a traversé les siècles. Dans ce sens, le féminisme décolonial est présenté comme un mouvement qui privilégie les questions raciales et de genre dans les colonies de peuplement blancs. Mais il ne s’agit pas uniquement de la question raciale. Ce féminisme vise à mettre en lumière l’intersectionnalité et la convergence des luttes, tant contre le sexisme, le racisme, le capitalisme que contre l’impérialisme et la manière de penser impérialiste. Il dénonce aussi les restes de l’idéologie coloniale qui structurent la société et qui sont enracinés dans les mentalités et dans notre mémoire collective.
Écoutons Deran Young qui amène le débat sur le trauma collectif. Spécialisée dans les traumatismes raciaux collectifs et intergénérationnels, liés aux populations esclavisées aux ÉtatsUnis : dans l’une de ses conférences, elle développe les questions d’équité et d’inclusion. Young a commencé à pratiquer l’IFS (Système Familial Intérieur) quand elle était thérapeute dans l’armée américaine. Dans une conférence du 21 mars 2025 pour Quantum Way — nom de l’association — elle présente cette thérapie et explique pourquoi elle l’a adaptée à la honte et au trauma collectifs ressentis par les afro‑descendants qui furent réduits en esclavage. Le traumatisme de l’humiliation de l’esclavage reste aussi présent que le racisme et l’ethnocentrisme à l’origine de la colonisation.
Le féminisme décolonial est né dans les années 1960/70, avec le mouvement black feminism aux États‑Unis, lorsque les femmes afro‑américaines, au sein des mouvements sociaux et féministes de cette période, ont remis en question le racisme, en plus du machisme.
En Amérique Latine, le féminisme décolonial émerge au début du XXIᵉ siècle, questionnant l’histoire et les identités : être noire en Amérique Latine (dans toutes les Amériques) signifie être descendante d’esclaves, signifie subir des préjugés, signifie toujours avoir à justifier là où l’on est.
Rita L. Segato (2011) a élaboré une représentation du monde actuel, à partir de son analyse de la transformation des sociétés américaines, comme étant un monde qui fait la guerre aux femmes, un monde de maîtres, où l’exercice de la cruauté est devenu une valeur importante.
Nous sommes d’accord avec elle quand elle affirme que la violence contre les femmes doit être comprise dans le contexte d’une époque de maîtres, où les hommes obéissent à un impératif de masculinité qu’ils mettent en œuvre par le pouvoir qu’ils exercent sur le corps des femmes. Cette référence aux maîtres fait aussi partie de l’histoire des Amériques, quand on parlait des « propriétaires des champs de canne à sucre » ou des maîtres, à l’époque de l’esclavage.
L’archétype viril patriarcal à travers l’histoire de l’humanité
Diverses études sur les sociétés originelles (Eisler, 1989 ; Morgan, 1973 ; Engels, 1984 ; Lins, 2007) considèrent comme jalons historiques, chez les peuples de l’époque, la condition de nomade à l’ère paléolithique et le sédentarisme à l’ère néolithique. Au Paléolithique, la survie humaine était assurée par la chasse, la pêche, la cueillette des fruits, la découverte du feu, entre autres ; les groupes humains ne se fixaient pas sur des terres spécifiques. Ils étaient nomades. Au Néolithique, avec les variations climatiques et les intempéries de la nature, on constate des modifications de la végétation, apparaît alors la culture du blé et de l’orge en Orient, et la population se déplace vers les plantations proches puisque transporter les récoltes était impossible, ce qui donne naissance aux premières communautés et inaugure ce qu’on appelle la révolution néolithique et la consolidation de l’agriculture dans la vie communautaire, vers 6500 av. J.‑C. A cette période, grâce à la procréation et « à l’office sacré » de la fertilité offert par la nature d’être femme, les femmes étaient traitées comme des déesses. Et, par conséquent, la femme avait un pouvoir reconnu. Ce n’est pas un hasard si l’on a trouvé en Europe quelques 30 000 statuettes aux traits féminins présentant des caractéristiques héritées du Paléolithique, telles que : seins proéminents, larges hanches, ventres ronds, seins volumineux, de plus les serpents étaient présents, représentant la fertilité. Des chercheuses et chercheurs soulignent que, dans ces représentations féminines, on retrouvait trois éléments : féminité intense, obésité, nudité (Eisler, 1989 ; Tannahill, 1983).
Au fil du temps on a commencé à percevoir, entre autres aspects, que la chasse pouvait conduire à l’extinction des animaux, ce qui a amené à la domestication des animaux ; progressivement la chasse perd son rôle comme source d’alimentation carnée garantie et en parallèle débute le partage des travaux de culture de la terre et des soins aux animaux entre les hommes et les femmes de la communauté.
La vie quotidienne, cependant, amène quelque chose qui marque le début de la misogynie. Les animaux étaient séparés pour la reproduction, et on constatait que quand la brebis était éloignée du bélier, il n’y avait pas de reproduction de moutons, encore moins de production de lait ; ainsi, on conclut que dans le coït entre le mâle et la femelle se produisait la gestation des êtres humains dans le corps de la femme. (Lins, 2007). Dans plusieurs régions du globe, la domestication des animaux, conjointement à la découverte du sperme dans la procréation des êtres humains, conduit au début du désir (ou nécessité ?) pouvoir des hommes sur les femmes : aspect fondateur de la misogynie dans l’histoire de l’humanité. Il est intéressant d’apporter quelques récits mythiques qui, invariablement, se réfèrent à l’origine du monde et des êtres humains avec des « fantaisies particulières » de la représentation du mâle et de la femelle, du masculin et du féminin. Probablement le plus populaire, le récit biblique qui met l’accent sur la primauté du masculin, du corps masculin dont la femme serait issue.
L’histoire montre que la première question qui a influencé les relations socio‑affectives entre hommes et femmes fut : quelle participation l’homme a‑t‑il dans la “création” d'un enfant ? On voit donc que la découverte de cette participation est le point névralgique pour une véritable "haine" des femmes et constitue le point de départ d’un ordre politico‑économique et social dans lequel l’homme devient le modèle idéal de l’humain pour toute l’humanité (androcentrisme). En visitant la mythologie grecque, on rencontre le berceau de beaucoup des principes guidant les pratiques de violence de l’ère chrétienne médiévale, comme le berceau de notre « culture savante », à l’ère moderne.
Dans le monde des représentations symboliques de la Grèce Antique, on trouve deux modèles du féminin : des femmes qui incarnent la féminité traditionnelle, parce qu’elles sont intégrées à l’ordre masculin par leur capacité reproductive et parce qu’elles sont une épouse fidèle, comme Pénélope, et celles qui représentent une féminité transgressive, menaçante et séductrice, comme dans le cas de Clytemnestre, ou comme les sirènes et leur représentante qu’est Pandore. Elle, comme Ève biblique de l’ère chrétienne, est connue pour sa luxure, sa gourmandise et sa curiosité inconsidérée, la conduisant à ouvrir le pot qui contenait tous les maux du monde (Bedregal, 2002).
Cependant, le référent de la masculinité se trouve sur l’Olympe grec avec ses dieux guerriers, traîtres, violeurs de femmes, ravisseurs, vengeurs et punitifs; il n’est donc pas surprenant que la représentation symbolique moderne du pouvoir, de la violence soit « l’union de la plume et du mot avec l’épée », traversant les religions monothéistes avec leurs dieux également cruels et exigeants d’obéissance, menaçant pour tout ou rien « dans leurs cieux de justice éternelle » ou leurs « enfers de douleur sans fin pour les infidèles » (Bedregal, 2002). Ainsi se poursuit le processus de lutte permanente dans lequel, pour Bedregal, les femmes sont au centre comme objets de rivalité ou de peur, exposées à des violences atroces.
La création d’une cosmologie — discours sur l’ordre du monde — a permis de fonder, de justifier et de légitimer la domination masculine. Cette cosmologie s’appuie sur une vision binaire du monde, mais loin d’être complémentaire, cette vision est hiérarchisée. La justification serait les données biologiques (les femmes donnent la vie, donc elles doivent se restreindre à l’espace privé).
Inexorablement, à l’époque du capitalisme marchand, cet héritage européen entre dans les terres des Amériques avec ses représentants portugais et espagnols. C’est alors que la culture hébraïco‑chrétienne commence à régner. Des études montrent comment l’expédition lusophone provoque un malaise face aux populations indigènes dans les terres du pau‑brasil. Des rapports montrent le malaise du peuple lusophone lorsqu’il rencontre les peuples indigènes originaires de ces terres, à travers des rapports écrits sur la vie native brésilienne, à l’exemple de Vespúcio, qui narrait des « aberrations » relatives aux coutumes sexuelles des natifs, où dans ses interprétations, du point de vue « chrétien », le rapporteur associait l’environnement de la nouvelle terre à Sodome et Gomorrhe, lieu où, selon les préceptes bibliques, se reproduiraient les transgressions sexuelles les plus extrêmes. (Parker,1991). Tout cela se passe en pleine “chasse aux sorcières” dans le continent européen.
Comme nous l’avons vu, le début de la misogynie en tant que point de départ de la vie en société a été démontrée dans le déroulement de l’histoire, quand apparaissent la pratique de l’agriculture, la domestication des animaux, la propriété privée et avec elle, la privatisation / appropriation des corps qui procréaient un autre être en leur sein — les femmes. Le désir et la dispute de pouvoir des hommes au sein de la société passent à guider les règles et normes de coexistence dont l’expérience iconique peut être associée au Moyen Âge.
Bien que la complexité qui configure le Moyen Âge et sa transition à la modernité capitaliste, avec l’avancement du capitalisme marchand et l’occupation luso‑espagnole dans le sud du monde, il faut noter que l’image des femmes, retracée par certain·es historien·nes, tend vers deux pôles opposés : soumises et serviles aux hommes, ou dangereuses, insubordonnées et sorcières.
Gonçalves (2009), par exemple, affirme qu’à cette époque, l’image de la femme oscille entre luxure et péché, sorcière et sainte, la mère de Dieu et Marie‑Madeleine, la prostituée. Il note encore que la plupart des femmes étaient vues comme incapables de se défier elles‑mêmes et résister au poids du féminin qui les habitait ; seule une minorité parvenait à se consacrer à la religion et au Christ en se libérant des « transbordements de la chair » et de « la tromperie de ses sens ».
Pernoud (1978), suit une autre orientation et propose une perspective plus complexe sur la femme au Moyen Âge, soulignant que certaines femmes de classes hégémoniques, en Europe, avaient un certain niveau intellectuel et exerçaient différents pouvoirs.
[…] certaines femmes jouissaient dans l’Église, et en raison de leur fonction dans l’Église, d’un pouvoir extraordinaire à l’époque féodale, dont celui d’abbesse, équivalent authentique des seigneurs féodaux, dont le pouvoir était respecté de manière égale à celui des autres seigneurs ; certaines portaient le bâton pastoral, comme un évêque ; administraient souvent de vastes territoires avec villages, paroisses (Pernoud, 1978, p. 98).
Il est important de souligner qu’au début de l’ère féodale il n’y avait pas autant de crainte vis‑à‑vis de la capacité des femmes à réaliser de grandes choses, que ce soit au travail ou en dehors du foyer, malgré l’ombre de la misogynie. « Des preuves de cette configuration existent, comme le montre Pernoud (1978), dans sa recherche intitulée Le Mythe du Moyen Âge. L’auteure nous apporte des informations de cette époque en analysant les procès‑verbaux notariaux de documents judiciaires où elle trouve des détails de la vie quotidienne européenne, comme par exemple, des enregistrements sur les votes des femmes autant que les hommes dans les assemblées urbaines ou dans les communes rurales » .
À partir du XVIᵉ siècle, la femme devient la cible d’une domestication garantie par la jurisprudence étatique, la bourgeoisie en ascension et l’Église en déclin. Comme l’affirme Pernoud (1978) :
À la fin du XVIᵉ siècle, par un décret du Parlement daté de 1953, la femme sera explicitement écartée de toute fonction dans l’État. L’influence ascendante du droit romain, ne tarde pas à la confiner dans ce qui a été, en tous temps, son domaine privilégié : le soin de la maison et l’éducation des enfants […] comme dans le Code Napoléon, elle n’est même pas maîtresse de ses biens et, dans son foyer, elle ne joue qu’un rôle subalterne (p. 101).
Ce contexte de capitalisme mercantile, de formation des États‑nationaux et de retour du droit romain est ce qui éloigne les femmes de la sphère publique et c’est alors que la chasse aux sorcières de l’Inquisition pour les « sorcières », pour les femmes dangereuses, s’intensifie.
La violence atroce dans la dite « accumulation primitive » (Marx, 2017, p. 514), affecte particulièrement les femmes européennes qui ne se soumettaient pas au « chant de sirène » du capitalisme, qui se battaient pour leurs terres et ne voulaient pas devenir « main‑d’œuvre libre ». Dans le même temps, le capitalisme commercial et sa charge violente d’exploitation s’installent dans les colonies d’Amérique, d’Afrique et d’Asie, « la métropole cherchait richesses et produits dans les nouvelles terres, intensifiant de plus en plus les relations commerciales ». (Marx, 2017, p. 532).
La violence est intrinsèque au mode de production capitaliste dans divers domaines. Cette marque s’enregistre depuis la transition féodalisme‑capitalisme, l’Angleterre étant emblématique dans cette configuration.
Parallèlement à la chasse aux sorcières en Europe et, plus tard, dans les colonies, s’intensifiait le commerce esclavagiste et l’extermination des peuples indigènes dans le « Nouveau Monde ». Tant sur les terres des peuples autochtones qu’en Europe, il y eut une offensive visant l’élimination des pratiques communautaires. Federici (2019, p. 55) élargit le spectre de cette violence : on ne mit pas seulement des clôtures sur des portions de terre, mais on changea le savoir même concernant le corps, les relations avec les autres et avec la nature.
LA LOGIQUE DU VIOL ET SES ÉVIDENCES EN INDE ET DANS LES PAYS ISLAMIQUES
Généralement, les femmes font partie de groupes minoritaires. Ainsi, les femmes yazidies ont été traitées comme esclaves par les hommes de Daesh. On parle de quatre mille femmes yazidies enlevées, violées et réduites en esclavage par les djihadistes de l’État islamique.
Les agresseurs veulent détruire, démoraliser l’ennemi, mêler les sangs par la violence, rendre symboliquement impures les enfants conçus. Ils montrent qu’ils détiennent le pouvoir.
L’aspect psychologique est aussi fondamental. Les agresseurs savent qu’ainsi ils sont craints. Le silence des victimes est leur pire ennemi. Le viol vise à avilir la victime, à la rendre impure. Dans des sociétés où l’honneur de la famille dépend de la virginité des jeunes filles, où la filiation passe du père au fils, le viol est la souillure suprême, le déshonneur.
Les familles deviennent souillées et la filiation légitime est compromise (Durand, 2015). Ce déshonneur engendre le silence. Et ce silence est une des causes de l’impunité des auteurs de la violence. Pourquoi les hommes s’autorisent‑ils à commettre de tels actes odieux ? Parce qu’ils sont des hommes et appartiennent au groupe ethnique et religieux majoritaire dans la région. Ainsi, en Inde, où le viol est une violence de genre banalisée, la majorité des victimes appartient à la caste la plus basse (shudra) ou à la caste dite « intouchable », c’est-à-dire qu’elles sont méprisées pour être en bas de l’échelle sociale et « n’ont pas d’importance » ; elles ne méritent pas le respect qu’on donnerait à une femme brahmane, caste considérée comme la plus pure dans la hiérarchie hindoue par exemple. Le docteur Mukwege, gynécologue travaillant dans le Sud de Kivu, au Congo, est appelé « le médecin qui répare les femmes ». Lauréat du prix Nobel de la paix en 2018, il milite actuellement pour une modification des lois internationales en faveur des femmes et pour l’égalité des genres. Le film Muganga (“celui qui guérit”) a déjà été vu par plus de 100 000 spectateurs ! C’est un hommage puissant au Dr Denis Mukwege, à tous ceux qui soignent et à toutes les femmes survivantes du conflit en RDC.
Dans une interview pour la télévision française, il a expliqué que « chaque groupe armé a sa manière de torturer, de violer les femmes » ; il raconte aussi que l’objectif des violeurs est de détruire les femmes, en commençant par leur appareil reproductif, pour empêcher de nouvelles grossesses. Autrement dit, les femmes sont instrumentalisées pour atteindre les hommes ennemis, pour détruire la société.
C’est pourquoi on parle de viol politique.
LA LOGIQUE DU VIOL ET SES ÉVIDENCES AU BRÉSIL
Le panorama mondial des homicides commis par un membre de la famille montre que, dans 47 % des cas, les femmes étaient les victimes. Dans 49 pays, il n’existe pas de législation protégeant les femmes contre la violence domestique, et dans 37 pays, l’auteur du viol est exonéré s’il est marié (ou s’il épouse ensuite) la victime (França; Duque; Nascimento et Santos, 2025). Dans les mots de la directrice exécutive d’ONU Femmes en 2019 :
Le viol n’est pas un acte bref et isolé. Il endommage la chair et laisse une empreinte dans la mémoire. Il peut entraîner un tournant de vie, avec des conséquences non choisies — comme une grossesse ou une MST. Ses effets dévastateurs et durables touchent d’autres personnes : la famille, les amitiés, les partenaires et collègues. En guerre comme en paix, il influence les décisions des femmes de quitter leurs communautés par peur d’attaques ou à cause du stigmate des survivantes. (Mlambo‑Ngcuka, 2019).
Le Núcleo de Estudos Raciais du Insper (NERI), dans ses études sur les disparités raciales de la violence de genre au Brésil, souligne qu’environ 40 % des victimes de viol au Brésil, entre 2010 et 2022, sont des enfants et des adolescentes noires, un chiffre deux fois supérieur à l’incidence chez les filles blanches, et note également un contexte de vulnérabilité socio‑économique et culturelle, impliquant la culture patriarcale machiste et raciste, alors que les femmes noires ont une sous‑notification encore plus grande des cas (França; Duque; Nascimento et Santos, 2025).
Ces données montrent la gravité du problème et la vulnérabilité disproportionnée des femmes noires au Brésil. Autrement dit, les femmes noires affrontent des couches multiples de vulnérabilité, dans le contexte de la logique du viol enracinée au coeur du Brésil esclavagiste, qui s’exprime aujourd’hui dans et par le racisme, le machisme et l’exploitation économique, ce qui les rend plus exposées à la violence sexuelle.
L’aspect de la vulnérabilité socio‑économique des femmes noires est une réalité indéniable, entre autres aspects, à cause de l’accès inégal au marché du travail et de salaires plus faibles, ce qui contribue à une plus grande dépendance des femmes noires vis‑à‑vis de leurs partenaires, ce qui peut accroître les cas de violence domestique.
Selon l’Annuaire de la sécurité publique (2024) du Brésil, un viol est enregistré toutes les six minutes, totalisant 83 988 cas en 2023 ; 76 % des victimes de viol sont vulnérables, et 88,2 % sont de sexe féminin ; 52,2 % des victimes de viol sont noires ; et 6 cas sur 10 des enregistrements de viol dans le pays impliquent des filles de moins de 18 ans.
Tableau élaboré par França; Duque; Nascimento et Santos (2025) sur la base des données du SINAN et de la PNAD/IBGE.
Au Brésil, la logique du viol a des racines dans l’héritage esclavagiste, où les femmes noires étaient traitées comme propriété et fréquemment violées. Cette violence a été naturalisée et jamais remise en question. L’hypersexualisation des femmes noires et la culture patriarcale renforcent cette logique, légitimant le comportement violent des hommes blancs et faisant fi du respect des corps des femmes noires. De plus, la violence symbolique et institutionnelle rend l’accès à la justice difficile, perpétuant l’impunité.
Un autre aspect à souligner est l’encouragement de la virilisation de la vie des corps masculins, dont le modèle d’homme idéal implique la satisfaction sexuelle sans limites, le droit d’appropriation des corps féminins, entre autres. En d’autres termes, dès l’enfance, les garçons vivent et sont normés pour répondre à cette culture machiste, pour être acceptés et applaudis comme « coureur de jupons », « séducteur ».
CONSIDÉRATIONS FINALES
L’appropriation du corps des femmes s’organise constamment dans l’histoire de l’humanité et se réinvente selon les époques et les territoires. Elle se manifeste de différentes manières :
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Par des institutions où les hommes “donnent” leurs filles, leurs sœurs, en mariage pour établir des liens durables et sociaux au moyen d’accords politiques, d’alliances, de dots, impliquant les populations amérindiennes à l’époque de la colonisation (Héritier, 2012, p. 290).
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L’autre forme de manifestation est moins organisée, selon Héritier (2012) : il s’agit de l’enlèvement, lorsque les premiers groupes humains étaient nomades, dans la région occidentale, tout corps de femme qui n’était pas approprié, protégé et défendu par un propriétaire, dont le droit est fondé sur la filiation et l’alliance, et dont l’usage sexuel vise la procréation, appartenait potentiellement à tout homme souhaitant satisfaire sa pulsion sexuelle.
Aujourd’hui, il existe des enlèvements dans certaines communautés, dans certains pays Africains — Burkina Faso, Nigeria, Soudan, entre autres — mais aussi au Kirghizistan, en Inde, au Pakistan, Afghanistan, les femmes vulnérables sont des cibles faciles pour les prédateurs : femmes pauvres, femmes seules, femmes migrantes, femmes trans, femmes appartenant à des groupes minoritaires ethniques ou religieux. C’est pourquoi la notion d’intersectionnalité est indispensable.
L’usage de la sédation est connu dans les fêtes universitaires, festivals de musique, dans certaines institutions, ainsi que lors des fêtes de fin d’année. Il est important de rappeler ici le procès de Mazan où 51 hommes de 27 à 74 ans ont été jugés pour viols ; tous recrutés par l’ex‑mari de Gisele qui la “droguait” avant les viols, qui ont duré 10 ans. Tous ont été déclarés coupables par la justice mais le ministère public avait demandé des peines de 10 à 18 ans contre 49 d’entre eux, et n’a pas été entendu. L’ex‑mari a été condamné à 20 ans. Ce procès, qualifié d’historique, a mis chacun·e de nous face à notre responsabilité sociale, judiciaire, politique, individuelle et collective. Il a aussi soulevé la question de la soumission chimique. La législation française a introduit en juin 2025 la notion de consentement, modifiant la définition pénale du viol et des agressions sexuelles.
L’UNICEF affirme que plus de 370 millions de filles et de femmes dans le monde ont été victimes de viol et/ou d’agressions sexuelles durant l’enfance et/ou l’adolescence.
La logique du viol dans le monde contemporain est directement liée au maintien du capitalisme viril patriarcal, fonctionnant comme un outil de domination et de contrôle. Cette pratique reflète une relation de pouvoir dans laquelle les hommes, spécialement ceux appartenant à des groupes majoritaires, exercent une violence sur le corps des femmes pour affirmer leur autorité et leur supériorité.
Le viol est utilisé comme instrument de déshonneur et de souillure, notamment dans des sociétés où l’honneur familial est lié à la virginité des femmes et à la filiation légitime. Il humilie la victime, la rend impure, et compromet la structure sociale fondée sur la transmission patriarcale. De plus, le silence des victimes perpétue l’impunité des agresseurs, renforçant la hiérarchie du pouvoir masculin.
Cette violence est aussi une expression de « l’impératif de masculinité », comme le souligne Segato (2011), où les hommes exercent la cruauté comme une valeur importante dans un monde de « maîtres ». Le viol, dans ce contexte, n’est pas simplement un acte individuel, mais fait partie d’une logique structurelle qui soutient le patriarcat et le capitalisme, utilisant le corps des femmes comme territoire de contrôle et de soumission.
L’histoire est en marche, c’est pourquoi nous ne pouvons pas conclure. Nous sommes au cœur du monde identitaire. La question réside, pour les peuples colonisés, dans la difficulté — peut‑être l’impossibilité — de construire une mémoire ; ainsi, pour une partie de la population afro‑descendante et amérindienne, il va au‑delà d’un besoin d’identité relatif à leur passé. Il s’agit de la reconnaissance de leur histoire et des éléments culturels et quotidiens qui ont fondé le nouveau pays. Je veux parler de langues, de cultures, de comportements qui sont multiples. Le passé est historique et collectif. Transmis de génération en génération. Que transmettre quand on a été asservi·e, humilié·e, abusé·e ? (Durand, 2023)
Ces situations se répètent en Amérique, aux Indes, en Afrique. Entre la vieille Afrique, l’ancienne Europe et les civilisations amérindiennes perdues, se situe l’histoire brésilienne, ainsi que la construction de son identité. Quand l’une de ces histoires est niée, c’est le pays tout entier qui est nié.
