Retour vers le Futur : l’ « Archive de la Mémoire Trans » comme espace de construction de politiques transtemporelles

  • Volver al futuro: el “Archivo de la memoria Trans” como espacio de construcción de memorias transtemporales

Abstracts

Cet article propose de mettre en lumière les procédés de création de l’Archive de la Mémoire Trans et d’explorer la manière spécifique dont elle investit les politiques temporelles. Nous faisons l’hypothèse que l’Archive de la mémoire trans cherche à défaire aussi bien les frontières corporelles que l’articulation classique entre passé et présent, pour panser le futur. Pour approfondir cette question, nous évoquerons le contexte de la création de l’Archive de la Mémoire Trans, puis nous mettrons en avant le processus créatif et collaboratif mis en œuvre tout au long du travail de construction de l’Archive. Nous verrons enfin quelles particularités temporelles peuvent être soulignées à partir du choix de classement des archives.

Este artículo tiene como objetivo arrojar luz sobre los procesos de creación del Archivo de la Memoria Trans y explorar la forma específica en que invierten en las políticas temporales. Nuestra hipótesis es que el Archivo de la Memoria Trans busca deshacer tanto los límites corporales como la articulación clásica entre pasado y presente, con el fin de sanar el futuro. Para profundizar en esta cuestión, discutiremos el contexto de la creación del Archivo de Memoria Trans, y luego destacaremos el proceso creativo y colaborativo implementado a lo largo del trabajo de construcción del Archivo. Por último, veremos qué peculiaridades temporales se pueden destacar a partir de la elección de la clasificación de los archivos.

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En 1983, avec le retour de la démocratie en Argentine, les groupes pour les Droits Humains ont porté les questions des mémoires et des archives, comme des réflexions indispensables à l’établissement d’un État démocratique, notamment à travers la reconnaissance de la nécessité d’une justice envers les victimes et leurs familles.

Un célèbre rapport publié en 1984, intitulé Nunca más, fait état des disparitions, actes de tortures et de l’ensemble des crimes commis pendant la dictature (1976-1983). Ce rapport exclu néanmoins une partie des victimes : les lesbiennes, gays, trans et travesties argentines. Cette non-considération a contribué à la poursuite des violences envers les minorités de genre en démocratie et à l’invisibilisation de ces violences subies par les personnes LGBT durant la période post-dictatoriale.

Au début des années 2010, lorsque la Loi sur l’identité de genre commence à être discutée, émerge alors la nécessité de ce retour vers un passé non questionné afin de créer une généalogie de la responsabilité de l’état dans les discriminations de genre, qui permette de s’opposer aux discours hostiles à cette proposition de loi. Dans un premier temps, l’importance était de construire un récit commun en (re)mobilisant une communauté afin de partager des textes, objets et photographies qui permettent de reconstruire cette histoire de répression et de lutte de la sexo-dissidence durant la période dictatoriale. Ce processus a donné lieu à un projet plus ambitieux : la conception de l’Archive de la Mémoire Trans. Celle-ci s’articule autour de stratégies esthético-politiques qui s’appuient sur et alimentent un renouvellement épistémologique des fonctions de l’Archive, en explorant la politicité de l’intime au travers des photographies.

Cet article propose de mettre en lumière les procédés de création de l’Archive de la Mémoire Trans et d’explorer la manière spécifique dont elle investit les politiques temporelles. Nous faisons l’hypothèse que l’Archive de la mémoire trans cherche à défaire aussi bien les frontières corporelles que l’articulation classique entre passé et présent, pour panser le futur. Pour approfondir cette question, nous évoquerons le contexte de la création de l’Archive de la Mémoire Trans, puis nous mettrons en avant le processus créatif et collaboratif mis en œuvre tout au long du travail de construction de l’Archive. Nous verrons enfin quelles particularités temporelles peuvent être soulignées à partir du choix de classement des archives.

Présentation du projet Archive de la Mémoire Trans

En mai 2012, trente ans après le retour de la démocratie, la loi n° 26 743 sur l’identité de genre est adoptée. Elle marque un précédent en Argentine et dans le monde car elle permet la dépathologisation et de la déjudiciarisation de la « transitude »1 et présente un cadre législatif à l’avant-garde des droits Humains en ce qui concerne les questions de dissidence sexuelle et dans le plein exercice de la citoyenneté des personnes trans. Néanmoins, malgré ce cadre législatif, les conditions de vie des personnes trans restent précaires et ce qui est posé en Argentine comme la nécessité d’une « réparation historique » envers les violences subies par les personnes trans* demeure une dette de la démocratie.

Contexte et enjeux d’un projet contre-archivistique

Les archives institutionnelles informent notre rapport au passé et élaborent les « récits historiques nationaux et les constructions mémorielles » (Delahaye, 2020, p. 3 ; Cœuré, 2020, p. 29). Elles constituent un récit supposément objectif, rationnel mais révèlent cependant une fonction politique importante quant à leurs enjeux et usages. Certains faits et groupes d’individu sont ainsi écartés des récits afin de contribuer à façonner un présent qui perpétue les systèmes d’oppressions racistes, sexistes et néolibéraux. Les questionnements des archives et la remise en cause des discours qu’elles véhiculent où qu’elles oblitèrent sont nombreux (Toso, 2011, Bourcier, 2019) et démontrent les marginalisations de citoyen·nes dont les vies ont été affectées par les exclusions institutionnelles.

Depuis 2003 en Argentine, les Archives Nationales de la Mémoire fonctionnent comme une institution en charge de la préservation des mémoires qui prétend répondre aux fonctions sociales de l’archive : « es memoria institucional por preservar las huellas de su propio accionar, constituye una fuente para la investigación y el conocimiento del pasado reciente, y garantiza el ejercicio de derechos individuales y colectivo ».2 Malgré ce positionnement affiché, cette archive ne prend pas pour autant en compte l’ensemble des revendications de réparations historiques. C’est en réponse à cette sélectivité de l’Archive institutionnelle que le projet d’Archive de la Mémoire Trans Argentine a émergé comme une contre-archive qui vient bousculer un récit historique établi, dans l’objectif de rendre visibles les différents vécus, mais surtout une prise en compte de tous·tes les citoyen·nes, aujourd’hui et dans le futur.

Dans ce contexte de négations et de violations des droits humains, María Belén Correa et Claudia Pía Baudracco, deux femmes trans et fondatrices l’Asociación de Travestis, Transexuales y Transgéneros de Argentina (ATTTA), pensent un espace dans lequel les souvenirs et la créativité pourraient s’allier à une fonction politique. Les enjeux que révèlent l’Archive sont porteurs d’une forte charge symbolique et affective, comme l’affirme María Belén Correa qui soutient que l’Archive de la Mémoire Trans est la reconstruction des souvenirs, des expériences et du passé des survivant·es exilé·es et des rares personnes qui restent en Argentine (Correa dans Redacción La Tinta 2018)3. Ainsi, cet espace illustre la nécessité, mais aussi la possibilité, de (re)créer des liens à travers l’exil, entre les absent·es forcé·es et celleux qui sont restées en Argentine, afin de tisser ce récit mémoriel, resté en suspend durant des années.

Malheureusement, peu avant l’adoption de la Loi sur l’identité de genre (2012), Claudia Pía Baudracco meurt et María Belén Correa poursuit le projet depuis l’Allemagne, où elle vit en exil. Elle y rencontre d’autres exilé·es et survivant·es et décide de créer un groupe privé sur Facebook qui les met en lien, permet un échange de divers documents personnels (photographies, récits, poèmes, cartes d’identité, etc.) et de retrouver des personnes. En 2014, après deux ans d’échanges sur le groupe, l’artiste visuelle Cecilia Estalles, initie un travail de tri, de compilation et de conservation, tout en réalisant une réflexion esthétique sur l’Archive. Plus de 10 000 documents y figureraient, datant essentiellement du 20ème siècle et allant, aujourd’hui, jusqu’au début des années 2000. Il est nécessaire de préciser que cette archive rendait, jusqu’à récemment, uniquement compte des vécus et récits de vie de femmes trans, travesties et ou de corps dits féminins/féminisés. Elle tend aujourd’hui à inclure les hommes trans.

Des modalités de gestion alternatives de l’archive

Créer cette archive impliquait un positionnement situé en opposition avec la politique de l’État. Il existe des initiatives d’archive LGBT+ institutionnelles, mais elles n’échappent pas à certaines logiques d’instrumentalisation ni aux discours s’inscrivant dans la logique du pinkwashing. Ainsi, afin de garantir une liberté quant au choix des orientations données à l’archive, l’Archive de la Mémoire Trans n’a bénéficié d’aucun soutien économique institutionnel. Cette décision a impliqué des difficultés de mise en œuvre de certaines actions, notamment l’organisation d’expositions itinérantes. Néanmoins, le projet a pu suivre son cours dans une temporalité plus longue, avec le soutien financier de groupes LGBTQ+ et de militant·e·s. En 2018, le projet remporte le Prix Iberomemoria Sonore et audiovisuelle, qui a valorisé et reconnu le travail conséquent effectué par le groupe à l’échelle internationale. De plus, ce prix a également rendu possible l’acquisition de biens matériels et un appui technique et logistique du Fotobservatorio del patrimonio fotográfico mexicano (Sauri, 2018).

Ce fonctionnement a permis la création d’un espace dans lequel les personnes concernées ont (re)trouvé leur agentivité et ont pu initier un processus de (re)construction de récits identitaires individuels et collectifs.

En este marco, el proceso colectivo de reconstrucción de la memoria resulta aún más significativo ya que tiene entre sus objetivos algo que excede al ejercicio mismo de esa construcción: encontrar una reparación histórica que reponga esos derechos abnegados y abra el horizonte a un futuro más justo. (Correa dans Redacción La Tinta 2018)

Ainsi, le mode de fonctionnement de l’Archive met en avant d’autres aspects : c’est un projet qui, bien qu’il travaille à cataloguer et à préserver, génère également des stratégies de diffusion et d’action sur la scène culturelle, telles que des conversations avec ses membres et des expositions, par exemple, qui opèrent à la fois comme des revendications de réparation historique et comme des moyens de lutter pour les droits de la communauté trans argentine dans le présent.

La pertinence du projet indépendant et autogéré, réside par ailleurs dans le fait qu’il s’agit de l’une des premières initiatives de ce genre dans le pays et la région. C’est, en ce sens, une série de témoignages inédits directement en rapport avec les expériences de la communauté LGBTIQ+ puisque la narrativité, traversée par le récit visuel de l’intimité, autobiographique et collective, est entre les mains de ses protagonistes. Le travail d’archive cherche non seulement à combattre l’amnésie sociale collective face aux expériences d’un groupe subalterne, mais aussi à revendiquer un espace dans la culture pour construire un discours et une éthique propres et exiger justice :

En este momento estamos tratando de reconstruir nuestra memoria, para poder llegar a tener una Verdad y poder llegar a la Justicia. Memoria, Verdad y Justicia. Nosotras estamos en la primer etapa, en la memoria, en tratar de reconstruir esa Memoria, de poder descubrirla y hacerla visible, para que eso se convierta en una Verdad y a partir de ahí poder llegar a la Justicia. (Correa dans Redacción La Tinta, 2018).

L’Archive agit donc comme un outil de revendication et de réparation, et induit des enjeux épistémologiques, dans le domaine culturel à travers une histoire des émotions et du sensible.

Processus créatif et récupération des mémoires 

La pratique de l’archivage, en tant que création, va au-delà des bases institutionnelles de la préservation et du stockage des documents qui consiste à fonder des discours idéologiquement chargés, qui atteignent leur degré de vérité à partir d’une légitimité collectivement attribuée (Curto, 2010). Ces constructions, dans leur sens traditionnel et historique, se développent à partir de limites perméables aux représentations hégémoniques.

Résistances mémorielles

María Belen Correa évoque l’influence des Mères et Grands-Mères de la Place de Mai dans la stratégie de récupération des mémoires et de (re)constructions d’histoires personnelles et collectives.

Nos consideramos sobrevivientes de las épocas nefastas que tuvimos con un Estado que promovía y legalizaba una persecución hacia nosotras. La mayoría somos chicas transexuales exiliadas que estamos conectadas para recuperar nuestro pasado como hicieron las Abuelas de Plaza de Mayo. Hay mucho dolor, porque nuestra vida no valía nada y nos pasaban por arriba con los autos en la ruta Panamericana. Total, después decían que eran accidentes porque estábamos ahí paradas. Había impunidad para cobrarnos, llevarnos detenidas, pegarnos y hacernos la maldad que quisieran. (Correa dans Redacción La Tinta 2018)

L'impunité et les mensonges autour des meurtres, disparitions et actes de violences amènent à penser que le trauma, comme expérience d’abord individuelle, a lié collectivement plus de 800 personnes contributrices de l’Archive.

El archivo es solo de trans “porque lo que interesa por el momento es generar comunidad para circular nuestras historias, entre nosotras (…) En el grupo se han encontrado sobrevivientes que se creían muertas. Una persona escribió el relato de la fuga de una comisaría y nombró a una chica de Uruguay. A los diez minutos la otra le escribió: desde el 86 no se veían, una pensaba de la otra que había fallecido. Y así miles de historias de encuentros. Buscamos que cada una relate algo personal, de lo que le tocó vivir, para sentirnos acompañadas”. (Correa dans Máximo 2015)4

Après tant d’années d’éloignement, parfois forcé, de violences répétées et subies sans réseaux de solidarité, la pratique de récupération des mémoires puis celle de l’archivage se présente comme un moyen de dépasser le trauma, comme une pratique de guérison et de faire corps à partir de la reconstruction concrète de réseaux. De plus, cette pratique a pour fonction de structurer la communauté de l’Archive. L’éparpillement des archives a en effet fractionné la construction d’un récit commun, qu’il convient non pas de remettre en ordre mais de réassembler. Cette exploration par le trauma est, comme le propose Ann Cvetkovich « un punto de entrada a un vasto archivo de sentimientos, las muchas formas de amor, rabia, intimidad, pena, verguenza, entre otras cosas que forman parte de la vitalidad de las culturas queer ». (Cvetkovich 2018, p. 22) Ce positionnement permet de s’affranchir des dispositifs de l’archive institutionnelle et d’élargir les fonctions de l’archive.

Des expositions à une Archive multiforme

Le processus de création de l’Archive s’est divisé en plusieurs étapes. Avant que l’Archive ne soit mise en ligne, le groupe de travail a en effet pensé trois expositions, dont la première, en 2014, s’est tenue au siège de la Fédération Argentine LGBT (FALGBT). Intitulée La construcción de una Líder (Construire une Leader), elle rend hommage à la vie personnelle et militante de Claudia Pía Baudracco. Un an plus tard, la deuxième exposition En busca de la libertad. Exilio y carnaval (En quête de liberté. Exil et carnaval) se concentre sur les moments et expériences liés aux espaces de liberté recherchés dans des temporalités différentes, d’une part les carnavals (depuis l’exil dit intérieur) et d’autre part l’exil. Ces espaces ont été des moyens essentiels à la survie de la communauté travestie dans les années 70-80 :

El eje es que en la década del 70 y del 80 la única forma de salir tranquilas a la calle eran las dos semanas al año de carnaval. Otra opción era el exilio, en un principio Brasil, Chile o Uruguay, incluso escapar nadando, como se pudiera. Las que somos mayores de 40 nos consideramos sobrevivientes porque tuvimos que soportar lo que era bailar una semana y a la otra ir al velorio de una compañera. Y fue durante mucho tiempo así, violencia y maltrato. (Correa dans Redacción La Tinta 2018)

Figure Archive issue de la série « Carnaval », Noche de carnaval en Villa Martelli, 1995.

Figure Archive issue de la série « Carnaval », Noche de carnaval en Villa Martelli, 1995.

Ces photographies témoignent des moments de célébration des corps, des identités et amènent à l’ouverture d’un espace-temps, qui représentait le seul moment de liberté dans un contexte répressif, mais aussi à voir ces moments comme des actes politiques : « las imágenes de potencia no solo permiten pensar en otra historia posible sino que la retratan, vuelven visible esa otra historia. Contemplar estas imágenes es, indefectiblemente, acudir a un acto político que se ubica por fuera del precipicio de la contemplación. » (Antoniucci, 2020, p. 31)

Enfin, la troisième et dernière exposition Ésta se fue, ésta murió, ésta ya no está más (Celle-ci est partie, celle-ci est morte, celle-ci n'est plus là) est installée dans le Centre culturel de la mémoire Haroldo Conti en 2017. Cette exposition explore l’intimité par le biais d’objets personnels : billets d’avion, bijoux, cartes et lettres adressées aux proches ou encore des récits oraux autobiographiques des survivant·es. Le lieu de cette dernière exposition est particulièrement important, en effet, il met en évidence le fait que les expositions n’investissent plus seulement des espaces LGBT mais aussi un des espaces centraux de la construction de la mémoire en Argentine5.

En conséquence, par ce processus créatif multiple, l’Archive cherche à rendre visibles des corps invisibles, à sauver des témoignages que personne n’a écoutés et à mettre en lumière des violences naturalisées ou qui font l’objet d’un déni. En effet, dans les années 1980, en plein retour à la démocratie en Argentine, les personnes trans ont été particulièrement ciblées par les autorités et les répressions à leur encontre ont été encadrées légalement6 par ce que l’on pourrait qualifier de nécropolitiques. L'Archive de la mémoire trans s’inscrit dans une dynamique inverse pour (re)donner vie à des trajectoires effacées par la mort. Selon Agustina Comedi, outre le site web et le groupe Facebook, où circulent images et commentaires, il existe aussi une pièce remplie de cartons de photos et de lettres qui attendent d'être numérisés (Comedi 2022). C'est ça l'archive, le besoin de s’arrêter pour nommer, pour raconter les histoires, un mouvement d’une intensité inversement proportionnelle au silence et à l'oubli. D’ailleurs, l’Archive de la Mémoire trans ne cesse de se renouveler et existe aujourd’hui en non seulement en ligne, mais aussi sous la forme de podcast7 et de livres8, avec pour chacune d’entre elles, des modalités de création et de fonctionnement différentes. Cette proposition protéiforme et queer de l’Archive permet une approche sensible et affective qui met en évidence la politicité des affects et de l’intime.

Des mémoires transtemporelles

L’Archive de la Mémoire Trans se distingue par le refus de chronologie et s’oppose ainsi à la méthode de référencement des archives institutionnelles organisées chronologiquement.

Des procédures d’archivage au service d’un futur trans*

Le référencement est multiple, d’abord par collection : l’enfance, l’activisme, l’exil, les correspondances, carnavals, fêtes, anniversaires, vies quotidiennes, travail, portraits, mon corps, etc., puis par fonds personnels, c’est-à-dire par le nom de la personne qui a donné les archives (fig. 2).

Figure Capture d'écran de l’index de l'Archive

Figure Capture d'écran de l’index de l'Archive

La conception de l’Archive et ce référencement multiple a été pensé sur le modèle d’un album de famille. La Famille, fondée sur le modèle cishétéropatriarcal bourgeois, constitue historiquement une institution excluante qui va parfois jusqu’à effacer l’existence d’une personne trans (destruction de photographie, d’objet, interdiction d’évoquer la personne, etc.). L’Archive recrée ainsi un contre-espace familial et affectif dans lequel les moments réunificateurs partagés en famille (anniversaires, fêtes…), se retrouvent partagés avec la communauté trans, qui se propose comme réseau de solidarité et comme modèle alternatif à la famille traditionnelle.

Ce choix de référencement par collection permet de plus de classifier par thématique et ainsi de mélanger des archives de périodes différentes, ce qui rend possible le lien entre des archives du passé et des archives du présent qui appartiennent à la même catégorie.

Figure 3 Capture d’écran de la page d’accueil de l’Archive

Figure 3 Capture d’écran de la page d’accueil de l’Archive

Les choix esthétiques de l’Archive appuient cette spécificité du traitement temporel, on peut notamment le remarquer dès la page d’accueil (fig.3). Le montage qui juxtapose des photographies, des lettres ou des notes de différentes époques « permet la déconstruction d’un ordre temporel existant au profit de la construction de configurations singulières mettant en exergue d’originales affinités et ressemblances » (Molay, 2022 ; Somaini, 2012 p.8). Par conséquent, la consultation de l’Archive agit à la fois comme un processus de deuil de relations ou d’espaces affectifs marqués par le rejet et l’exclusion, mais aussi de guérison puisque « les émotions ont un pouvoir – ou sont un pouvoir – de transformation. Transformation de la mémoire vers le désir, du passé vers le futur ou de la tristesse vers la joie » (Didi-Huberman, 2016, p. 53).

Pour une temporalité queer de l’archive

Ce croisement temporel rompt avec un discours linéaire et chronologique et cherche à démontrer les nouvelles perspectives qu’apporte le passé dans le temps présent. De fait, les personnes trans exposées aux violences institutionnelles, quotidiennes et à la déshumanisation, trouvent dans ces mémoires transtemporelles un moyen de s’identifier et d’initier un processus de subjectivation. La notion de transtemporalité est avancée par Elizabeth Freeman et remobilisée par Renate Lorentz pour définir un processus qui se développe et se renouvelle « dans le temps et la temporalité » (Lorentz, 2018, p. 106)9. Ici, l’archive performe cette « chronopolitique queer » (2018, p. 112) en (dé)faisant le régime de vision dominant. En effet, tant les choix esthétiques que les choix de référencement peuvent être envisagés comme une « méthode permettant de remonter l’évènement, de s’installer en lui comme dans un devenir. Il favoriserait une rencontre entre des corps contemporains et le corps historique avec toutes leurs connexions, ce qui pourrait rendre justice à l’altérité des images historiques tout en les laissant ouvertes à des devenirs futurs. » (2018, p. 125). De fait, des corporalités, non pas nouvelles, mais volontairement occultées sont alors à nouveau rendues visibles et viennent s’inscrire dans les réflexions autour de la multitude et de ce qui marque le corps, l’oubli, les violences, les disparitions. De plus, ces corporalités mettent en lumière le processus d’éternisation et « il devient possible, pour autant sans aucune garantie de succès, de lutter contre la domination en opposant l’histoire à l’histoire, l’histoire contingente à l’histoire naturalisée. » (Dufoix, 2018).

L’Archive propose donc par les stratégies esthético-politique qu’elle déploie une nouvelle lecture des corps et des régimes de vision dominants. Selon Curto, partir de l’analyse de la légitimation d’un régime politique à travers les images qu’il construit et qu’il met en circulation, nous permet d’enquêter sur les imaginaires culturels sur lesquels ce régime s’appuie, et donc d’interroger les procédures et dispositifs spécifiques destinés à rendre visible ou ne pas rendre visible, par conséquent rendre invisible (Curto, 2010).

Ce modèle d’archive pourrait se lire depuis ce que propose Sam Bourcier avec la notion d’« archive vive » (Bourcier 2019), qui vient non seulement combler les trous, les silences, en rematérialisant les subjectivités créées par les archivant·es, mais qui permet également de faire fonctionner théorie et pratique simultanément. L’« archive vive » est en effet désignée par Bourcier comme une proposition de praxis queer de l’archive. Il peut ainsi sembler pertinent d’appréhender l’Archive de la Mémoire Trans à la lumière de ce renouvellement épistémologique de l’archive en tant que travail des subjectivités minoritaires qui dépassent le cadre institutionnel et autoritaire de l’élaboration des mémoires officielles (Sablé 2022). L’Archive de la Mémoire Trans fonctionne ainsi comme un contre-espace qui questionne et remet en cause les frontières des territoires desquels sont exclus les personnes trans, mais aussi de ceux dans lesquels elles ont été enfermées. De plus, lorsque Bourcier évoque « l’archive vive » iel l’oppose à une forme figée de l’archive, envisageant plutôt ce modèle d’archive comme mouvant et en constante évolution et aussi comme un positionnement politique de résistance qui vient s’opposer aux logiques néolibérales.

Conclusion

L’Archive de la mémoire trans met en lumière des images et des récits de vie volontairement occultés et qui ont pu réapparaitre grâce aux dons de survivant·es. Les différentes corporalités qui figurent dans l’Archive permettent de rendre visible une multitude sexo-dissidente qui cherche à se détacher d’une conception du temps straight en faveur d’un advenir queer (Muñoz, 2021).

L’esthétisme de l’Archive et les représentations vont au-delà des enjeux liés à la visibilité. Elles fonctionnent en effet comme un médium de revendication mémorielle. Les réparations historiques, face aux injustices et à la non-prise en compte des personnes trans lors de la transition démocratique, restent un enjeu. Néanmoins, l’Archive fait aussi face à ses propres défis, nommée l’Archive de la Mémoire Trans, longtemps elle n’a pourtant tenu compte exclusivement que des expériences des femmes trans et travesties. Il est intéressant de constater et de questionner l’absence relative des hommes trans, malgré une inclusion progressive. Que dit cette absence des hiérarchies internes aux communautés sexo-dissidentes ? Et surtout, en quoi l’Archive queer permet-elle de penser la hiérarchisation des luttes et les différents degrés d’invisibilisation de la « transitude » ? Les archives queer sont essentielles aux enjeux futurs des dissidences sexo-génériques et ouvrent des nouvelles perspectives tant vers la création de liens affectifs et solidaires que vers des pratiques de transformations individuelles et collectives à même d’accueillir ces interrogations.

Bibliography

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Revista Anfibia : https://www.revistaanfibia.com/esta-se-fue-esta-murio-esta-ya-no-esta/

Notes

1 Néologisme créé par Alexandre Baril, chercheur canadien, en 2015, qui désigne « les expériences de vie trans et l’ensemble des pratiques liées aux différentes formes de transitions (sociales, médicales, culturelles, etc. » (Espineira, 2020, p.9). Return to text

2 Archivo Nacional de la Memoria : https://www.argentina.gob.ar/derechoshumanos/ANM. Depuis 2021, un travail commun a débuté entre l’Archive National de la Mémoire et l’Archive de la Mémoire Trans afin de rompre avec les dynamiques d’invisibilisation et lutter contre les discriminations. « El Archivo Nacional de la Memoria visitó el Archivo de la Memoria Trans para compartir experiencias e iniciar tareas conjuntas », https://www.argentina.gob.ar/noticias/el-archivo-nacional-de-la-memoria-visito-el-archivo-de-la-memoria-trans-para-compartir. Return to text

3 (Ma traduction) Return to text

4 Máximo, Matías « Imágenes paganas: el archivo fotográfico de la memoria trans », Infojus Noticias, 2015. http://www.archivoinfojus.gob.ar/nacionales/imagenes-paganas-el-archivo-fotografico-de-la-memoria-trans-10683.html Return to text

5 En 1976, Haroldo Conti, écrivain, est séquestré et disparaît. Le centre culturel de la mémoire lui rend hommage en lui donnant son nom. Ce centre créé en 2008 est situé sur le site où l'un des centres clandestins de détention, de torture et d'extermination les plus emblématiques a fonctionné pendant la dernière dictature civilo-militaire (1976-1983) : l'Escuela de Mecánica de la Armada (ESMA), où près de 5 000 personnes ont été enlevées, dont environ 200 ont survécu. Le centre propose de transformer ce qui fut un lieu de d'exclusion et de mort en un espace d'art et de resignification. URL : http://conti.derhuman.jus.gov.ar/areas/institucional/institucional.php Return to text

6 «Vigentes hasta 1996, los Códigos Contravencionales criminalizaban la diversidad sexual en general, y de la identidad travesti-trans en particular. En el artículo 2 de los Edictos Policiales se precisaban el artículo «F», que penalizaba a las personas “que exhibieren en la vía pública vestidos o disfrazados con ropas del sexo contrario”, el «H» penalizaba a quienes “incitaren u ofrecieren públicamente al acto carnal, sin distinción de sexos”, y el «I» a “los sujetos conocidos como pervertidos en compañía de menores de 18 años » (Edictos Policiales, Sabsay 2011, p. 68-69). Return to text

7 Le podcast de l’Archive de la Mémoire regroupe 20 témoignages : https://open.spotify.com/playlist/1P4mS3nN8LyJWj0HICab5 Return to text

8 https://archivotrans.ar/index.php/publicaciones Return to text

9 Freeman et Lorentz évoque le « drag transtemporel », que Lorentz propose comme étant une « alternative à la soumission à des concepts historiques et biographiques du temps » (p. 118). Nous choisissons ici d’associer cette notion « transtemporelle » aux mémoires, mais surtout aux corps visibles sur les photographies. Return to text

Illustrations

References

Electronic reference

Sophia Sablé, « Retour vers le Futur : l’ « Archive de la Mémoire Trans » comme espace de construction de politiques transtemporelles », Sociocriticism [Online], XXXVII-2 | 2023, Online since 28 décembre 2023, connection on 15 avril 2024. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/sociocriticism/3608

Author

Sophia Sablé

Doctorante à l’université Toulouse Jean Jaurès. Sa thèse questionne les analyses et les démarches de créations d’archives dans le contexte restreint des politiques mémorielles en Argentine (2000-2020).

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