Remerciements
Christian Galan et les deux relecteurs de cet article m’ont permis d’en améliorer le fond et la forme. John C. Maher m’a fait part de ses connaissances sur les toponymes japonais et a partagé un manuscrit non publié. Je les remercie tous sincèrement pour leur aide précieuse et leur expertise. Les erreurs et lacunes qui pourraient subsister sont de mon seul fait.
Introduction
En sociolinguistique classique en Europe et aux États-Unis, l’espace était conçu comme une toile vierge sur laquelle la variation linguistique pouvait être cartographiée. La sociolinguistique étudiait alors la distribution des variétés régionales, sociales ou ethniques à travers cet espace neutre. Cette approche, qualifiée de « sociolinguistique de la distribution » et apparue dans les années 1960, a progressivement laissé sa place, au xxie siècle, à une « sociolinguistique de la mobilité et des ressources sémiotiques ». Dans cette perspective renouvelée, l’analyse du langage dans l’espace cesse de reposer sur des approches démolinguistiques consistant à identifier les langues ou les variétés linguistiques afin de les représenter dans des espaces géographiques ou en strates sociales ; l’espace n’est plus envisagé simplement comme le « contexte » dans lequel s’inscrit l’interaction linguistique : il est désormais perçu comme une entité complexe, à la fois réelle, imaginée et vécue. Au Japon également, l’espace a longtemps été envisagé comme une toile vierge dans la tradition sociolinguistique autochtone du gengo seikatsu 言語生活1. La sociolinguistique japonaise contemporaine s’est cependant progressivement déplacée vers une approche centrée sur la mobilité et les ressources sémiotiques. Dans ce nouveau cadre, l’espace n’est plus un simple arrière-plan, mais devient un acteur analytique à part entière, investi de fonctions sociales, symboliques et politiques beaucoup plus complexes2.
Le géographe Edward Soja (1940-2015) a proposé d’envisager l’espace et la spatialité en dépassant les binarités telles que « réel/imaginé », « individuel/social » ou encore « production/reproduction »3, et en introduisant une conceptualisation tripartite de l’espace. Le « premier espace » renvoie à l’espace physique, le « deuxième » correspond à l’espace tel qu’il est pensé ou imaginé, et le « troisième » – l’« espace vécu » – conjugue les éléments des deux premiers et devient le point central d’analyse : il s’agit de l’expérience vécue dans un espace physique, informée par les connaissances et les attentes qui lui sont associées.
Dans cette perspective, les langues et les autres ressources sémiotiques jouent un rôle crucial, intégrées à ces trois conceptions de l’espace. Ainsi, la langue est physiquement présente dans le paysage linguistique du premier espace, apparaît dans les cartographies mentales ou imaginaires du deuxième espace et structure la communication dans le troisième espace, où elle reflète les diverses contraintes et possibilités offertes par les deux précédents.
La construction sociale et physique des lieux est étroitement liée à la langue. C’est dans le contexte de ce « tournant spatial » en sociolinguistique que l’attention s’est élargie à un domaine autrefois réservé à la linguistique historique, aux géographes, aux études folkloriques ou aux micro-histoires locales. L’étude des noms de lieux – toponymie ou toponomastique – s’est ainsi intégrée à une sociolinguistique concevant l’espace comme signifiant4. Les toponymes ne se limitent pas à désigner des lieux : ils sont fixés par les cartographes, et reflètent ainsi leurs conceptions, leurs représentations et leurs choix, ainsi que les commandes auxquelles ils répondent. Toute carte étant toujours produite à la demande d’un commanditaire, elle constitue nécessairement l’expression d’un pouvoir et l’incarnation d’une idéologie.
Les recherches classiques sur les noms de lieux se concentrent généralement au Japon sur la taxonomie et l’étymologie des toponymes, considérant ceux-ci comme de simples artefacts. Dans cet article, cependant, nous privilégierons les dynamiques sociopolitiques et sociolinguistiques impliquées dans la dénomination et le changement de nom des lieux, privilégiant ainsi les questions d’autorité et de pouvoir. La sociolinguistique des toponymes n’est pas aujourd’hui un sujet de grande actualité, et notre recherche dans la littérature sur le sujet n’a donné que peu de résultats5. En japonais, nous n’avons trouvé qu’un numéro spécial (le no 372) de la revue Gengo seikatsu 言語生活 intitulé « Ce que racontent les noms de lieu » (Chimei wa kataru 地名は語る). Les ressources les plus importantes pour la sociolinguistique des toponymes japonais figurent dans un chapitre de l’ouvrage de John Maher, Metroethnicity, Naming and Mocknolect,6 ainsi que dans un autre livre à paraître du même auteur, intitulé Place-Names in Japan: A Bilingual Guide to their History and Significance7. Il convient toutefois de rappeler que le Japon dispose d’une documentation géographique particulièrement riche sur les toponymes. Pour les cas examinés ici, les cinquante volumes de l’« Encyclopédie des noms de lieux historiques du Japon » (Nihon rekishi chimei taikei 日本歴史地名大系), publiés par Heibonsha 平凡社 entre 1979 et 20058, ainsi que les quarante-sept volumes du « Grand dictionnaire des toponymes japonais » (Dai-nihon chimei jisho 大日本地名辞書), révisés et réédités par Kadokawa shoten 角川書店 à partir de 20039, constituent des ressources indispensables sur l’origine et l’évolution des noms de lieux.
De même, en ce qui concerne l’étude des formes aïnoues et ryukyuanes à l’origine de toponymes ultérieurement japonisés, les travaux de Chiri Mashiho 知里真志保10 et de Higashionna Kanjun 東恩納寛惇11, offrent, respectivement, des informations et des analyses détaillées. Toutefois, cette littérature, pour précieuse qu’elle soit, n’éclaire ni la manière dont les toponymes façonnent la vie quotidienne, ni les normes sociales qu’ils contribuent à imposer et à perpétuer, ni la façon dont ils matérialisent la domination de certains groupes sur d’autres. Combler ces angles morts est précisément l’objectif que se fixe la sociolinguistique des toponymes. Malgré la rareté de la littérature, les noms de lieux constituent un champ d’étude précieux pour la sociolinguistique contemporaine. Les toponymes représentent un patrimoine culturel important en tant que « piqûres linguistiques, points d’entrée dans la langue représentée dans le paysage »12. « Un lieu est un espace avec un nom »13, ce qui signifie que tout investissement humain dans un espace a nécessité qu’on attribue à celui-ci un toponyme. Ces noms ont structuré les « discours d’attribution […] dans lesquels les événements et les personnes ont acquis des caractéristiques perçues comme attachées à ces lieux »14. La sociolinguistique des noms de lieux examine ces liens entre les toponymes, leurs significations sociales et les pratiques sociolinguistiques qui les entourent. Les principales questions auxquelles elle cherche à répondre sont : où, qui, quand, quoi, pourquoi et comment ?15.
L’étude des toponymes aborde de nombreux sujets présents de la sociolinguistique contemporaine, car ceux-ci reflètent des aspects de la modernisation, de la colonisation et de la décolonisation, de l’urbanisation, des changements démographiques, des migrations, des réformes linguistiques, etc. Étudier les toponymes implique d’étudier les idéologies de dénomination et les systèmes toponymiques, les innovations linguistiques, les usages et les changements linguistiques, ainsi que les perceptions conflictuelles de l’espace, de la langue et de la société. En prônant une approche socio-pragmatique, Ainiala et Östman ont souligné l’importance d’
« examiner l’utilisation des noms dans les interactions quotidiennes : variation dans l’utilisation de certains d’entre eux, raisons pour lesquelles certains noms sont évités et d’autres associés à des attitudes péjoratives particulières, manières dont ces noms sont perçus par leurs utilisateurs eux-mêmes »16.
Une démarche qui implique de tenir compte des questions de prononciation et de perception des toponymes ou encore d’examiner les micro-noms de lieux utilisés par des individus relevant de diverses professions, générations ou sous-cultures.
Notre article ayant pour objectif d’illustrer l’application bénéfique de la sociolinguistique à l’étude des toponymes au travers de trois études de cas, nous nous intéresserons, après avoir exploré l’évolution générale des toponymes dans le Japon moderne, aux débats qui ont surgi au sujet de la dénomination controversée d’une nouvelle gare sur la ligne Yamanote, au centre de Tōkyō, et aux transformations de noms de lieux résultant de la modernisation en Hokkaidō puis dans l’archipel Ryūkyū.
1. L’essor et le déclin des noms de lieux
Les noms de lieux forment des systèmes guidés par des stratégies de dénomination qui appliquent des structures linguistiques spécifiques. On observe par exemple fréquemment que des toponymes se sont étendus de petites zones topographiques à de plus grandes. Au Japon, cette expansion référentielle est illustrée par le toponyme Yamato 大和, qui signifiait à l’origine « porte de la montagne », écrit 山門, et qui désignait une localité proche de Nara, l’une des premières capitales du Yamato17. Il s’étendit ensuite sémantiquement et poétiquement pour représenter l’ensemble du territoire japonais. Un autre exemple d’expansion toponymique est le département de Saitama, Saitama-ken埼玉県. Avant sa création à l’époque moderne, il existait un district appelé Saitama-gun 埼玉郡 dans la province prémoderne de Musashi 武蔵, et avant cela encore un village dont le nom s’écrivait 埼玉 (« promontoire en forme de bulbe »), qui se lisait, cependant, Sakitama18.
Les noms de lieux révèlent ainsi souvent – mais pas toujours – des informations sur la topographie, comme on peut le voir aussi dans l’exemple d’Edo 江戸, « embouchure de rivière ». Ils peuvent également faire référence à des événements historiques, comme Yaguchinowatashi 矢口渡 sur la rivière Tama à Tōkyō, où le samouraï Nitta Yoshioki 新田義興 (1331–1358) fut abattu après que des flèches eurent coulé son bateau : yaguchi 矢口 faisant référence à des « trous de flèches », et watashi 渡 au « gué » où il traversa la rivière.
Les toponymes peuvent encore faire référence à des personnes ou à des familles, comme dans le cas de Jinbōchō 神保町 à Tōkyō, où le clan Jinbō avait sa demeure ; ou aux rencontres avec des inconnus, comme l’illustre le nom Yaesu 八重洲 près de la gare de Tōkyō, le « quai Yaesu [Jan Joosten] ». Jan Joosten (1556–1623), connu au Japon sous le nom de Yayōsu 耶楊子, était un navigateur néerlandais devenu conseiller et interprète du shogunat Tokugawa après son naufrage sur les côtes japonaises en 1600. Ou encore à des pratiques religieuses, comme Gokiso 御器所, « lieu d’offrandes religieuses », dans l’arrondissement Shōwa de Nagoya ; à la mobilité, comme à Shinjuku 新宿, « nouveaux logements », au centre de Tōkyō ; ou à des implantations établies par des communautés d’immigrants, comme Komae 狛江, la « baie coréenne », dans le port de Tama à Tōkyō. Koma, généralement écrit 高麗, était un terme historique désignant les habitants de la péninsule coréenne19. Les toponymes peuvent encore faire référence à des infrastructures, comme Nihonbashi 日本橋, le « pont du Japon », point de départ central des cinq routes principales de l’époque d’Edo, ou à des professions, comme dans le cas d’Aomono-chō 青物町, le « quartier des légumes (ou des primeurs) », dans le secteur d’Edobashi à Tōkyō. Les références dans les noms de lieux japonais incluent également la flore, comme dans le cas de Roppongi 六本木, « six arbres », ou la faune, comme dans Uguisudani 鶯谷, la « vallée des rossignols », dans le centre-ville de Tōkyō.
Comme le montrent ces exemples, les toponymes japonais, comme ceux d’autres pays, ont ainsi suivi une grande variété de stratégies de dénomination20 : ils ont utilisé des noms descriptifs caractérisant la topographie (Edo), des noms associatifs faisant référence à des objets spécifiques (Nihonbashi), des noms d’incidents (Yaguchinowatashi), des noms possessifs associés à la propriété (Jinbōchō), des noms commémoratifs (Yaesu) ou encore des noms élogieux mettant en valeur des caractéristiques paysagères attrayantes (Roppongi).
Les tononymes sont souvent plus stables sémantiquement et structurellement que d’autres catégories linguistiques, ce qui permet de comprendre les caractéristiques topographiques et socioculturelles qui ont façonné et conféré une identité à des lieux spécifiques et à leurs habitants. Dans le cas du Japon, cela est également dû à l’écriture en kanji, un point sur lequel nous reviendrons plus loin. Comme toute autre catégorie, ils peuvent être sujets à des changements linguistiques. Ce qui les caractérise cependant, ce sont les efforts déployés pour préserver leur forme au fil du temps, une caractéristique qui fait d’eux un sujet de prédilection pour la linguistique historique et la préservation des langues21. Les noms de lieux sont moins susceptibles de changer lorsqu’ils s’intègrent à un régime linguistique national moderne. Il faut alors généralement des guerres ou des révolutions, des aléas naturels ou d’origine humaine, ou encore des réformes administratives et linguistiques pour les modifier. Les toponymes évoluent et deviennent obsolètes principalement en raison d’événements historiques marquants. L’exonyme « Washington Heights » (Washinton haitsu ワシントンハイツ) a par exemple disparu. Il désignait certaines parties du quartier de Yoyogi à Tōkyō, où les forces alliées avaient établi un vaste complexe résidentiel pendant la période d’occupation (1945-1952). Ce complexe subit une restructuration après les Jeux olympiques de 1964 et, à sa place, se trouvent aujourd’hui le parc de Yoyogi et un important complexe de la Société japonaise de radiodiffusion (Nihon hōsō kyōkai 日本放送協会)22. Les catastrophes ou les aléas divers sont un autre facteur à l’origine de l’essor et du déclin des noms de lieux. Par exemple, Tsukiji 築地, « terre-plein », à Tōkyō fut édifié sur des terres gagnées sur la mer après la reconstruction d’Edo à la suite de l’incendie dévastateur de 1657. Plus récemment, les conséquences de l’accident nucléaire de Fukushima en 2011 ont entraîné l’abandon de nombreux villages et villes, devenus inhabitables en raison des radiations23. Leurs noms subsistent, mais les lieux manquent actuellement d’interactions et de pratiques humaines. En conséquence, ils passent du statut de lieu à celui d’espace.
Le gouvernement peut également modifier des noms de lieux quand sont appliquées de nouvelles directives linguistiques. La modernisation linguistique a, par exemple, entraîné la modification de la lecture du toponyme Boke 北方, « partie nord », situé dans le département de Chiba, en Kitakata, composé des lectures japonaises d’usage des deux kanji. La lecture Boke de 北方 ne respectait pas les conventions de lecture des kanji : 北 se lit normalement hoku en sino-japonais (on-yomi 音読み) et kita en lecture japonaise (kun-yomi 訓読み), tandis que 方 se lit hō en sino-japonais et kata en japonais. Renommer le lieu Kitakata n’a cependant pas complètement résolu le problème de prononciation, car ses habitants ont remplacé le /k/ sourd par le /g/ sonore au milieu pour produire Kitagata. Ce changement phonotactique est fréquent dans les composés de kanji et est connu sous le nom de loi de Lyman. Cette loi linguistique, nommée d’après le linguiste américain Benjamin Smith Lyman (1835-1920), prédit le voisement d’une consonne (dans notre cas, le passage de /k/ à /g/) dans les mots composés.
Les transcriptions des noms de lieux ont également été influencées par les réformes linguistiques. Les réformes de l’écrit mises en place pendant la période de l’occupation américaine ont notamment conduit à de nouveaux usages orthographiques, de nombreux kanji utilisés dans les toponymes n’ayant pas été inclus dans la liste restrictive des « kanji d’usage courant », tōyō kanji 当用漢字, de 1946.
Par exemple, Kachidoki 勝鬨, « cri de victoire », dans l’arrondissement de Chūō à Tōkyō, s’écrit maintenant avec le mélange kanji-kana 勝どき, car 鬨, « cri », ne figurait pas dans ladite liste24. D’autres noms de lieux adaptèrent leurs kanji au japonais contemporain pour améliorer leur lisibilité, notamment dans le cas des toponymes dont la lecture était difficile. Ainsi 清水区, un quartier de la ville de Shizuoka, se prononce-t-il aujourd’hui Shimizu-ku, quand 清水寺, le célèbre temple de Kyōto, se prononce lui Kiyomizu-dera. De même 浅草, l’arrondissement de Tōkyō, se lit-il Asakusa, tandis que le nom du temple qui s’y trouve, 浅草寺, se lit Sensōji25. Un autre exemple de lecture ad hoc d’un nom de lieu est le « lieu d’offrandes religieuses », 御器所, situé dans l’arrondissement de Shōwa à Nagoya. Prononcé Gokiso jusqu’en 1972, il fut par la suite changé en Gokisho. Le kanji 所, « lieu », se prononçant couramment sho en sino-japonais. Bien que cette nouvelle prononciation ait aidé à lire correctement ce toponyme, la résistance des résidents locaux contre ce changement entraîna la restauration officielle de Gokiso en 200226. Pour ces derniers, l’histoire et l’identité locales importaient plus que les conventions de lecture.
Enfin, les réformes administratives ont également affecté les toponymes. Prenons l’exemple de Yodobashi 淀橋, le « pont sur une rivière stagnante », à Tōkyō. Yodobashi est aujourd’hui principalement associé au magasin de produits électroniques Yodobashi Camera (Yodobashi kamera ヨドバシカメラ), tandis que son utilisation comme toponyme a largement disparu. À l’origine, il désignait un pont sur la rivière Kanda, devant l’actuelle sortie ouest de la gare JR de Shinjuku. Yodobashi Camera y exploite toujours plusieurs magasins éponymes. À la suite des réformes administratives qui créèrent le Grand Tōkyō (Dai-Tōkyō-shi 大東京市) en 1932, le pont donna son nom à la création de l’arrondissement de Yodobashi (Yodobashi-ku 淀橋区). Cependant, en 1947, les arrondissements de Yodobashi, Yotsuya et Ushigome fusionnèrent pour former l’arrondissement de Shinjuku, et Yodobashi prit désormais le nom de Shinjuku Ouest27. On retrouve des traces de Yodobashi comme nom de lieu dans certaines institutions, comme le jardin d’enfants de Yodobashi (Yodobashi yōchien 淀橋幼稚園) ou l’église de Yodobashi (Yodobashi kyōkai 淀橋教会).
Même si « l’âge d’or » de la modernisation et des réformes linguistiques paraît aujourd’hui révolu au Japon, de nouvelles dynamiques émergent néanmoins, qui influencent les changements de toponymie, ouvrant ainsi un champ d’exploration inédit pour la sociolinguistique des noms de lieux. L’exemple le plus évident est fourni par les nouveaux toponymes créés par les vagues de fusions municipales au xxe siècle, de même que par la création des « villes nouvelles » (nyūtaun ニュータウン). Deux de ces dynamiques sont particulièrement à l’œuvre : la première est la marchandisation croissante des espaces publics par les entreprises commerciales28, et la seconde le dépeuplement des zones rurales, qui menace la survie de nombreux toponymes.
2. Nommer une nouvelle gare dans le Japon contemporain
En décembre 2018, le nom d’une nouvelle gare de la ligne Yamanote, à Tōkyō, fut rendu public. Ce nom, Takanawa gētowei-eki 高輪ゲートウェイ駅 ou Takanawa Gateway Station en anglais, suscita de fortes critiques et donna lieu à un débat sur la légitimité et la cohérence de cette appellation dans le système toponymique japonais.
La stratégie qui présida au choix du nom de la gare, Takanawa gētowei-eki, reflète deux évolutions majeures de l’aménagement de l’espace public japonais. L’intégration du mot d’emprunt gētowei dans le nom s’inscrit tout d’abord dans une politique visant à rendre Tōkyō plus cosmopolite en promouvant et en améliorant l’usage de l’anglais dans les espaces publics. La construction de la gare Takanawa gētowei-eki faisait en effet partie des nouvelles infrastructures créées pour les Jeux olympiques de 2020 (2021), période pour laquelle une nouvelle politique d’utilisation de l’anglais dans le paysage linguistique de Tōkyō fut établie29. La deuxième tendance en matière d’urbanisme est l’importance croissante accordée par les acteurs économiques aux activités de dénomination des lieux30. On peut par exemple observer une telle marchandisation toponymique dans le changement de nom de la gare Matsubara danchi-mae 松原団地前 (« gare du complexe de logements sociaux à Matsubara ») en Dokkyō daigaku-mae eki 獨協大学前駅 (« gare de l’université Dokkyō ») en 2016. Ce changement de nom servait les intérêts économiques de l’université privée Dokkyō, qui cherchait à attirer de nouveaux étudiants, et de la municipalité de Soka, où se trouve la gare, qui souhaitait « améliorer l’image du quartier »31. C’est d’ailleurs là un point commun avec la zone autour de Takanawa Gateway qui fait partie d’un vaste projet de réaménagement urbain appelé Takanawa Gateway City, et qui vise à renforcer l’attractivité de la zone. C’est dans ce contexte que le nom pour la nouvelle gare sur la ligne Yamanote fut créé.
Pour initier le processus de sélection, JR East — l’entreprise en charge de la nouvelle gare du réaménagement complet du quartier –, organisa un sondage à l’été 2018. En décembre de la même année, le nom retenu, Takanawa gētowei-eki, fut officiellement annoncé. Cette décision suscita immédiatement la surprise, voire l’incompréhension, dans la mesure où ce toponyme n’était arrivé qu’à la 130e place en termes de popularité parmi l’ensemble des propositions recueillies 32. Le public réagit négativement au nouveau nom de la gare, ce qui entraîna de nombreux appels à sa révision, motivés par sa longueur jugée excessive, l’intégration d’un emprunt lexical à l’anglais et de son lointain positionnement dans le sondage33. En réponse à ces critiques, JR East justifia l’utilisation de gētowei comme une contribution à l’internationalisation de la zone et de la société japonaise, le terme reliant métaphoriquement le Japon et le monde extérieur.
Giancarla Unser-Schutz a mené une analyse critique de trente-trois articles de journaux publiés entre l’annonce du nom Takanawa gētowei-eki en décembre 2018 et août 2019 afin d’examiner les raisons de sa réception négative34. Elle a dégagé trois thèmes principaux dans les articles : (1) le manque d’attachement affectif au nom, (2) l’intégration d’un emprunt lexical à l’anglais, et (3) l’absence de fondement historique du terme « gateway » dans le quartier.
Un exemple révélateur de la manière dont l’« attachement affectif », aichaku 愛着, est devenu le trope dominant du discours public peut être observé dans le titre d’un article publié par le Yomiuri shinbun le 1er février 2019 : « Problèmes d’attachement affectif et d’appropriation vis-à-vis de la gare Takanawa Gateway ». L’article oppose à cet « attachement affectif » le « sentiment d’inconfort » ou « impression de ne pas être à sa place », iwakan 違和感, que certains commentateurs décrivent comme une réaction émotionnelle au nouveau nom de la gare. Cette mise en tension entre aichaku et iwakan interroge les raisons pour lesquelles JR East a choisi de construire l’image d’un espace public à travers un toponyme perçu comme aliénant, plutôt que fédérateur, par une partie des citoyens35.
Le deuxième thème de désaccord concernait l’utilisation du mot gētowei ゲートウェイ, qui rendait le nom Takanawa gētowei-eki inhabituellement long et qui risquait de ne pas être compris par l’ensemble des citoyens. Ce choix fut donc perçu comme un sérieux problème de communication pour une gare appartenant à la ligne ferroviaire centrale de Tōkyō36.
Le troisième thème, enfin, était l’absence de lien historique entre gateway et le quartier où la gare était située. Takanawa 高輪, littéralement « hautes plaines » en bord de mer, pouvant donc servir de quais, constituait autrefois l’entrée sud de la ville d’Edo et abritait une grande porte en bois, connue sous le nom de Takanawa ōkido 高輪大木戸, la « grande porte en bois de Takanawa ». Le terme ōkido 大木戸, jugé aujourd’hui désuet, a sans doute été écarté au profit d’un équivalent considéré comme plus « moderne », gētowei. Il est vrai que les ōkido désignaient, au début de l’époque d’Edo (Edo jidai 江戸時代), les grandes portes établies aux points d’entrée et de sortie des villes, destinées à réguler la circulation des personnes et des marchandises. Le choix de gētowei n’en demeure pas moins problématique, dans la mesure où ce terme, dépourvu du moindre ancrage historique ou topographique, ne possède aucun lien avec le site où la gare a été construite.
La gare de Takanawa Gateway constitue un cas d’étude intéressant pour la sociolinguistique des toponymes. Ainiala et Östman insistent sur l’importance d’« examiner l’utilisation des noms dans les interactions quotidiennes [...] ainsi que la manière dont les usagers perçoivent les noms qu’ils emploient »37. Dans cette perspective, Unser-Schutz conclut que l’échec de l’approbation du nouveau nom de la gare est dû à l’« incapacité à introduire un mot étranger sous une forme socialement acceptable et significative »38. Ce débat révèle que le système toponymique japonais est en pleine mutation et se trouve confronté à un dilemme : si, pour beaucoup, l’ancien terme ōkido qui désignait une « porte » apparaît aujourd’hui désuet, son équivalent moderne gētowei ne séduit pas pour autant par son aspect présomptueux et aliénant, dans le sens où nombre de personnes peinent à s’identifier à un lieu portant ce nom. Lorsque ce débat eut lieu, en 2019, l’évolution des usages linguistiques et des mentalités avait déstabilisé les anciennes stratégies de dénomination et les nouvelles stratégies étaient accueillies avec beaucoup de scepticisme. La politique de présentation de Tōkyō comme une ville cosmopolite et la tendance à la marchandisation économique de l’espace public ont même suscité un clair rejet. Ce cas montre également que les noms de gare sont bien plus qu’une simple suite de noms associés à des éléments d’infrastructure. Ils revêtent une grande importance pour les citoyens, car ils jouent un rôle majeur dans la définition des quartiers de leur ville. Les toponymes participent à la construction de l’imaginaire du lieu et contribuent à façonner l’identité de ses habitants. Le débat autour de la dénomination de la gare de Takanawa met en lumière des tensions entre les instances décisionnelles chargées de nommer le nouvel espace public et les usagers appelés à s’approprier cette désignation. Si les emprunts aux lexiques étrangers, de même que leur transcription en katakana 片仮名, peuvent valoriser l’étrangeté en la présentant comme attrayante et moderne39, ils peuvent également avoir un effet d’exclusion et être perçus comme étrangers à la culture et au quotidien japonais. « Les lieux ont des histoires », écrit Maher40, et le débat toponymique autour de Takanawa gētowei-eki montre clairement que le terme gētowei était perçu comme anhistorique pour les habitants de Tōkyō. Perono Cacciafoco et Cavallaro observent ainsi que les noms de lieux « sont des marqueurs de solidarité, car ils évoquent des souvenirs et des expériences partagés entre les membres du groupe »41. À Takanawa, aucun de ces souvenirs et expériences n’était lié à gētowei. En l’absence d’ancrage symbolique ou de connotations positives, ce nom a produit un effet de désancrage discursif, générant un sentiment d’aliénation et une absence d’indexicalité locale dans la relation au lieu.
Si la gare Takanawa gētowei-eki constitue un espace restreint où la dénomination du lieu a produit un effet d’aliénation, une logique similaire peut être observée à plus grande échelle dans l’archipel japonais, notamment en Hokkaidō et dans les Ryūkyū au cours des xixe et xxe siècles.
3. La japonisation des toponymes dans le Hokkaidō et dans l’archipel des Ryūkyū
La création des noms de lieux a servi d’outil politique tout au long du processus de modernisation japonais. Partout dans le monde moderne, on peut observer des stratégies de dénomination coloniales que Perono Cacciafoco et Cavallaro appellent damnatio memoriae, ou « condamnation à l’oubli ». Le Japon ne fit pas exception, notamment dans la colonisation du Hokkaidō et des Ryūkyū. Alors que le Hokkaidō fut considéré comme une terra nullius et présenté comme une colonie d’immigration destinée à accueillir des pionniers (kaitakusha 開拓者), les Ryūkyū furent perçus comme historiquement liés à la langue et à la culture de l’archipel japonais et donc « unifiés et adaptés » par rapport à celles-ci durant la modernisation japonaise. Ces différences idéologiques entre la colonisation de Hokkaidō et celle des Ryūkyū se reflétèrent dans les politiques toponymiques : le renommage des lieux prit ainsi des formes distinctes au nord et au sud de l’archipel japonais.
Étant donné que le Hokkaidō et les Ryūkyū furent intégrés à l’État-nation moderne, dans lequel la langue japonaise avait été érigée en langue nationale (kokugo 国語), la distinction entre endonymes et exonymes se révèle cependant difficilement applicable à l’analyse de l’évolution toponymique dans ces régions. Selon le Groupe d’experts des Nations Unies pour les noms géographiques, endonyme désigne « un nom d’élément géographique dans une des langues parlées dans la région où se situe cet élément », tandis qu’exonyme renvoie lui à un « nom utilisé dans une langue donnée pour désigner un élément géographique situé en dehors de la zone où cette langue a un statut officiel »42. Or, du fait de leur colonisation, le japonais a acquis en Hokkaidō et aux Ryūkyū un statut officiel, ce qui incita peut-être le célèbre sociolinguiste Shibata Takeshi 柴田武 (1918-2007) à déclarer que « la japonisation des noms de lieux aïnous [était apparue comme] un phénomène plutôt naturel pour [les Japonais] »43.
Commençons par examiner l’évolution de la dénomination des lieux en Hokkaidō, afin de montrer que la japonisation des toponymes aïnous résulte de politiques coloniales profondément marquées par des rapports de pouvoir inégaux, plutôt que relevant d’un processus d’évolution naturelle.
3.1. Ainu Mosir / Hokkaidō
John Maher a qualifié de « nettoyage toponymique » (toponymic cleansing) le transfert d’un nom de lieu autochtone dans le système toponymique d’une langue colonisatrice44. Un tel processus efface la mémoire, les identités et les savoirs associés aux lieux – ce qui est précisément le but du renommage des toponymes autochtones. La japonisation des toponymes aïnous – comme celle observée dans les Ryūkyū – fut perçue par les Japonais comme un moyen efficace d’affirmer la souveraineté de l’État-nation sur ces territoires nouvellement conquis. Avec l’incorporation de l’Ainu Mosir, la « terre des Aïnous », dans le Hokkaidō 北海道, le « chemin du nord », en 1869, la toponymie locale devint partie intégrante du régime linguistique national, façonné par des intérêts concurrents et marqué par de profondes asymétries de pouvoir.
En Hokkaidō, les toponymes furent renommés ou créés selon trois stratégies principales. La première consista à attribuer aux noms de lieux aïnous des kanji dont la prononciation évoquait le nom d’origine (voir figure no 1). Les traductions littérales, qui relevaient de la deuxième stratégie, furent beaucoup plus rares ; l’exemple de la Sunagawa 砂川, la « rivière sablonneuse », traduction directe du toponyme aïnou ota-ushi-nai, la « rivière très sablonneuse », relève de l’exception. Enfin, la troisième stratégie consista à transposer en Hokkaidō des noms de lieux de la métropole. Ce fut notamment le cas de toponymes empruntés à divers départements japonais – Aichi 愛知, Fukuoka 福岡, Fukushima 福島, Hiroshima 広島, Ibaraki 茨木, Kagawa 香川, Nagano 長野, Tottori 鳥取, Yamagata 山形, ou encore Yamanashi 山梨 – attribués à de nouveaux établissements fondés sur l’île. Ces dénominations furent choisies par des colons japonais venus de ces départements, qui transférèrent ainsi leurs identités régionales de la métropole vers le nouveau territoire. « Hiroshima » en constitue un bon exemple :
« Depuis l’ère Meiji, des pionniers [kaitakusha] venus de tout le Japon se sont installés en Hokkaidō. La ville de Kita-Hiroshima [Hiroshima-Nord], aujourd’hui une banlieue de Sapporo, s’appela Hiroshima jusqu’en 1996. Ce nom de lieu venait de l’installation de 25 foyers de 103 personnes originaires du département de Hiroshima en 1884. »45
Le village d’Ikanbetsu 咾別村 constitue un autre exemple de la migration des noms de lieux de la métropole vers Hokkaidō. Ce toponyme dérive de l’aïnou ika-an-pet, « rivière qui prend un raccourci » (c’est-à-dire qui coule tout droit, là où autrefois elle serpentait). Il fut transcrit pour la première fois en 1876 en associant le kanji rarement utilisé 咾, « voix », à 別, « différent ». Le caractère 咾 se vit alors attribuer la lecture non standard ikan, alors qu’il se prononce rō en sino-japonais et n’a pas de lecture japonaise native conventionnelle. 咾 n’apparait par ailleurs que dans deux autres localités du Japon (dans les départements de Shiga et de Yamaguchi), où il était prononcé différemment. Il est donc fort probable que le kanji 咾 soit ainsi arrivé en Hokkaidō avec des immigrants en provenance de Shiga ou de Yamaguchi46.
On trouve également en Hokkaidō des toponymes aïnous ayant subi des transformations postérieures à la colonisation. Ainsi, le nom de la gare de Kogane 黄金, « or », sur la ligne de Murano paraît aujourd’hui entièrement japonais. Pourtant, des recherches sur l’histoire de ce toponyme ont révélé qu’à sa création, en 1927, la gare portait le nom d’Okonshibe 黄金蘂 (composé des caractères « jaune », « or » et « pistil »). Okonshibe était une transcription du toponyme aïnou o-komp-uspe, le « lieu où il y a du kombu à l’embouchure de la rivière »). Le kanji 蘂 (shibe) ne fut cependant pas inclus dans la liste des tōyō kanji déjà évoquée, car il était considéré comme trop rare et difficile à utiliser. Cela obligea les autorités à le retirer du nom de la gare, dans lequel ne subsistait plus que les caractères 黄金. Le nom ne correspondant plus à la transcription du toponyme aïnou, il ne pouvait dès lors que se lire en japonais. Ainsi, cessa-t-on de le prononcer Okon pour adopter la lecture japonaise Kogane. Par la suite, les billets de train émis à Kogane devinrent des objets de collection populaires, car voyager depuis une gare portant le nom de Kogane, « or », était censé porter chance.
Bien qu’aucune étude exhaustive n’ait encore été menée sur les stratégies de dénomination des lieux en Hokkaidō, la forme d’appropriation territoriale la plus courante semble toutefois avoir été celle consistant à transcrire les toponymes aïnous en kanji, puis à les lire en japonais. Il est en effet généralement admis que les noms de lieux du Hokkaidō contenant betsu ou nai renvoient à une origine aïnou. Pet et nay, qui furent respectivement transcrits avec les caractères betsu 別, « séparé », et nai 内, « intérieur », signifiaient tous les deux « rivière » en aïnou. Pet désignait une rivière importante, tandis que nay faisait référence à une rivière plus petite, proche du torrent. La figure no 1 reprend certaines données recueillies par le Conseil de promotion des toponymes aïnous (Ainugo chimei fukyū kaigi アイヌ語地名普及会議), organisme qui compile des informations sur les noms de lieux aïnous depuis sa création en 199947.
Figure no 1 – Toponymes du Hokkaidô contenant betsu et nai
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Aïnou |
Signification |
Japonais |
Transcription |
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ay-pet |
rivière rapide comme une flèche |
Aibetsu-chô 愛別町 |
愛 (amour) + 別 (séparé) |
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pet-kaye |
rivière sinueuse |
Betsukai-chô 別海町 |
別 (séparé) + 海 (mer) |
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pon-pet |
petite rivière |
Honbetsu-chô 本別町 |
本 (origine) + 別 (séparé) |
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mak-un-pet |
rivière à l’arrière (branche d'une rivière qui contourne la montagne pour rejoindre ensuite le cours principal ; mak indique la partie non visible de quelque chose) |
Makubetsu-chô 幕別町 |
幕 (voile) + 別 (séparé) |
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mo-pet |
rivière tranquille (ce n’est pas la rivière qui est tranquille, mais la communauté qui s’y est installée) |
Monbetsu-shi 紋別市 |
紋 (crête) + 別 (séparé) |
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ota-ut-nay |
rivière avec une plage de sable |
Utashinai-shi 歌志内市 |
歌 (chanson) + 志 (ambition) + 内 (intérieur) |
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sat-nay |
rivière asséchée (rivière avec un lit de gravier asséché en été) |
Nakasatsunai-son48 中札内村 |
中 (milieu) + 札 (facture) + 内 (intérieur) |
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horka-nay |
rivière qui coule à rebours |
Horokanai-chô 幌加内町 |
幌 (capot) + 加 (ajout) + 内 (intérieur) |
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iwaw-nay |
rivière de soufre |
Iwanai-chô 岩内町 |
岩 (rocher) + 内 (intérieur) |
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kamuy-nay |
rivière divine (étant donné l’emplacement de la rivière, la divinité aurait pu être un ours) |
Kamoenai-son 神恵内村 |
神 (divinité) + 恵 (bénédiction) + 内 (intérieur) |
La figure no 1 illustre l’importance que le système toponymique autochtone accorde aux hydronymes qui exprimaient les caractéristiques des rivières. Les toponymes traduisaient une connaissance profonde de la nature, liée aussi au surnaturel (« rivière divine ») et aux communautés qui s’y installèrent (« rivière tranquille »). Ce système reflétait l’organisation économique des communautés aïnous qui naviguaient et vivaient le long de ces cours d’eau. Pour les peuples autochtones comme les Aïnous, le paysage lui-même devait être mémorisé, car leurs modes de vie traditionnels laissaient peu de traces dans l’environnement naturel49. Et c’est cette finalité économique et écologique qui donna naissance à leur système toponymique. Celui-ci fut modifié lors de la colonisation, lorsque les Aïnous se virent interdire leurs pratiques économiques traditionnelles et furent contraints de se sédentariser et d’adopter l’agriculture50. Tout comme dans d’autres régions du monde à l’époque moderne, la colonisation d’Ainu Mosir eut pour conséquence le
« passage distinctif d’un environnement quasi immédiat, propice à la subsistance et aux autres besoins fondamentaux, à un environnement dominé par le commerce international, l’industrie, les services et le soutien de l’État-nation. Ce changement se refléta dans la manière dont les humains choisirent de nommer les lieux ».51
Les segments des rivières cessèrent d’être utilisés pour désigner des lieux d’habitation, de pêche ou de chasse. À leur place, les nouveaux villages et villes adoptèrent des toponymes japonisés, écologiquement dépourvus de sens. Un tel changement toponymique constitua bien plus qu’une simple substitution de noms ou de langue. L’adoption de noms japonais ou japonisés, en lieu et place de la langue et des appellations aïnoues, aboutit à une transformation profonde de la manière de se situer dans le monde. Elle entraîna également une reconfiguration de l’organisation économique et environnementale de la vie quotidienne, une altération des savoirs liés à l’environnement et, in fine, de l’identité et des pratiques quotidiennes.
Pour les Japonais de métropole, l’acte de nommer ou de renommer les lieux en Hokkaidō relevait d’une logique d’expansion de la modernité, et pouvait dès lors être perçu comme un « processus naturel »52.
Pour les Aïnous, en revanche, le remplacement de leur système toponymique par celui des Japonais marqua une transition de l’indigénéité à la colonialité. On observe par ailleurs en Hokkaidō une nouvelle stratégie de japonisation toponymique fondée sur la translittération : il suffisait que les noms de lieux sonnent japonais pour que ces espaces puissent être revendiqués au nom de l’État-nation. Un processus analogue eut lieu également dans l’archipel des Ryūkyū, bien que selon une stratégie de renommage différente.
3.2. Luuchuu / Ryūkyū
L’« archipel des Ryūkyū », ainsi que nous le nommerons dans cet article, a été désigné de diverses manières selon les époques et les langues. Dans la langue d’Okinawa, on l’appelle Luuchuu ou Duuchuu, dont la forme a été transcrite en japonais sous la prononciation Ryūkyū. Les appellations okinawaïennes et japonaises sont toutes deux des exonymes, dérivant du terme chinois Liúqiú 琉球. Le terme okinawaïen Uchinaa うちなー désigne l’île d’Okinawa, mais sa graphie 沖縄 (lue Okinawa en japonais), est une création du domaine de Satsuma dans le Kyūshū (aujourd’hui le département de Kagoshima). Sur les cartes officielles japonaises, l’archipel apparaissait sous le nom de Nansei shotō 南西諸島, « Îles du Sud-Ouest », une désignation qui traduisait le point de vue métropolitain sur ces territoires. Le terme Yaponeshia ヤポネシア (Japonesia) de Shimao Toshio 島尾敏雄 (1917-1986), visait à remettre en question cette perspective centralisatrice qui tendait à présenter les Ryūkyū comme périphériques du Japon53. Yaponeshia, en revanche, mettait l’accent sur la diversité culturelle de l’archipel japonais. Cette brève et fragmentaire analyse des toponymes met déjà en lumière l’influence des contacts et des rapports de domination sur la toponymie des Ryūkyū.
Aujourd’hui, l’influence des contacts et du contrôle étrangers se manifeste de manière particulièrement évidente dans la présence de toponymes américains à Okinawa. L’île accueille environ 75 % des militaires américains stationnés au Japon, soit quelque 55 000 soldats et leurs familles. Des exonymes tels que Camp Foster, Camp Hansen ou Camp Schwab rappellent constamment cette présence. Celle-ci a également donné naissance à un toponyme singulier : Koza コザ. Aucun autre nom dans le Japon moderne n’exprime avec autant de clarté le phénomène de contact linguistique et ses effets que lui. La ville fut souvent décrite comme un espace culturellement métissé (chanpuruu na machi チャンプルーな町), emblématique d’un mode de vie multiculturel mêlant de manière exceptionnelle les influences américaines, japonaises et ryūkyūanes.
Avant d’être rebaptisée Okinawa-shi 沖縄市 en 1974, Koza fut la seule ville de l’archipel japonais dont le nom était écrit en katakana. Le toponyme Koza trouve son origine dans une erreur des cartographes américains qui transcrivirent le nom de lieu japonais Goya 胡屋 en alphabet latin par Koza. Auparavant, le lieu était en effet connu sous le nom de village de Goeku, Goeku-son 越来村, prononcé Guiku ou Giku dans les variantes locales d’Okinawa. L’économie de ce qui était à l’origine une communauté agricole subit une transformation importante après la construction de la base aérienne de Kadena, la plus grande base américaine d’Asie de l’Est. Le nom Koza subsiste aujourd’hui dans diverses institutions comme la Koza shin.yō kinko コザ信用金庫 (la Banque de Koza), dans la toponymie urbaine avec des infrastructures telle que le Koza jūjiro コザ十字路, le « carrefour de Koza », ou dans la mémoire collective à travers des événements marquants tels que l’« émeute de Koza » (Koza bōdō コザ暴動) de 1970, une révolte locale contre l’occupation américaine. En 1974, Koza fusionna avec le village de Misato, Misato-son 美里村, pour former la ville d’Okinawa (Okinawa-shi), mais ses habitants continuent d’appeler cet endroit Koza54. Ce toponyme décrivit mieux qu’Okinawa-shi la réalité multiculturelle et hybride du lieu, raison pour laquelle il demeure la désignation privilégiée dans l’usage quotidien.
Lorsque les Ryūkyū furent attachés à l’État-nation japonais avec la création du département d’Okinawa en 1879, les noms de lieux furent systématiquement modifiés. Contrairement au Hokkaidō, les toponymes des Ryūkyū étaient enregistrés par écrit depuis le XIVe siècle – les Aïnous, en raison de leur économie essentiellement fondée sur la chasse et la cueillette, n’avaient, eux, jamais eu besoin de développer l’écriture ou d’enregistrer les noms de lieux. En conséquence, les toponymes des Ryūkyū furent japonisés en plaquant, sur les kanji qui composaient les noms ryukyuans existants, leur prononciation japonaise. Ce processus était possible du fait de la nature même des caractères chinois, qui combinent librement des informations morpho-syllabiques et sémantiques. Ce qui permet aux mêmes composés de kanji d’être « lus » dans différentes langues, qu’il s’agisse du chinois, du coréen, du vietnamien, du japonais ou des langues ryukyuanes55. Cette particularité du système d’écriture japonais joua un rôle fondamental dans le renommage des toponymes, la prononciation des noms de lieux constituant un enjeu central dans l’affirmation des revendications territoriales56.
La plupart des noms de famille des Ryūkyū dérivent de toponymes et leurs conventions d’écriture furent fixées lors d’un recensement réalisé au XVIIe siècle. Ces patronymes ne furent cependant officiellement enregistrés qu’en 1880, soit un an après la création du département d’Okinawa. Cet enregistrement marqua la première vague de japonisation de ces îles : à cette occasion, « les noms de lieux et les noms de personnes d’Okinawa furent lus selon les normes japonaises »57, c’est-à-dire japonisés au travers de lectures en japonais et non plus propres aux langues ryukyuanes.
Si la lecture des toponymes resta globalement inchangée après cette première vague, les noms de personnes continuèrent par la suite de subir des modifications importantes. Une seconde vague de japonisation fut ainsi déclenchée par le début de l’émigration okinawaïenne : les patronymes furent alors encore plus japonisés afin d’atténuer le caractère « étrange » qui les caractérisait hors de l’archipel des Ryūkyū. Ces changements inclurent, par exemple, la lecture du nom 与那原 en Yonahara pour les noms de famille, tandis que l’ancienne lecture Yonabaru était, elle, conservée en tant que toponyme – alors que, avant 1880, les deux se lisaient Yunabaru. De même, 宮城 devint Miyagi en tant que patronyme mais demeura Miyagusuku comme toponyme – les deux, là encore, se lisant Myaagusiku avant 1880.
Ces changements de noms de personnes, amorcés au sein de la diaspora okinawaïenne – tant à l’étranger qu’en métropole –, se répercutèrent progressivement sur les Ryūkyū à partir de l’ère Taishō (1912-1926). Dès lors, des efforts soutenus furent faits pour aligner les variétés de la langue ryukyuane sur le japonais58. Quelques exemples représentatifs de ce processus de japonisation en deux vagues sont présentés dans la figure no 2.
Figure n° 2 – Illustration du processus de japonisation des noms de lieux et de personnes à Okinawa
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Graphies |
Prononciation jusqu’en 1879 |
… après 1880 |
… après 1900 |
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糸満 |
Ichuman |
Itoman |
Itomitsu (uniquement pour les patronymes) |
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宜野湾 |
Jinoon |
Ginowan |
Ginowan |
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嘉手納 |
Kachinaa |
Kadena |
Katena, Katenō (uniquement pour les patronymes) |
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牧志 |
Machishi |
Makishi |
Makishi |
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宮平 |
Myaadeera |
Miyadaira |
Miyahira |
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本部 |
Mutubo |
Motobu |
Motobu |
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名護 |
Nagu |
Nago |
Nago |
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西原 |
Nishibaru |
Nishibaru |
Nishihara |
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末吉 |
Shiishi |
Sueshi |
Sueyoshi |
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砂辺 |
Sinabi |
Sunabe |
Sunabe |
La modification des noms de lieux des Ryūkyū, destinée à aligner ceux-ci sur le système linguistique japonais, produisit des toponymes plus accessibles aux locuteurs japonais, tout en marginalisant les habitants des Ryūkyū sur leur propre territoire. Quatre développements majeurs rendirent possible cette stratégie de « traduction graphique » des noms ryukyuans.
Tout d’abord, le fonctionnaire chargé de l’intégration du royaume des Ryūkyū à l’État de Meiji, Matsuda Michiyuki 松田道之 (1838-1882), responsable de l’« annexion des Ryūkyū » (Ryūkyū shobun 琉球処分), affirma que la langue, la culture et les coutumes des Ryūkyū constituaient de simples variantes de celles de la métropole Japonaise59. Cette déclaration, formulée alors que son auteur ne possédait aucune connaissance approfondie des langues et de la culture ryūkyū, était mue exclusivement par des considérations politiques.
Ensuite, les spécialistes de la linguistique japonaise (kokugogaku 国語学) entérinèrent ce point de vue, bien qu’ils éprouvassent des difficultés à intégrer les variétés linguistiques ryukyuanes dans le même cadre analytique que les variétés japonaises. Pour sortir de cette impasse, ils créèrent une catégorie supplémentaire, celle des « grands dialectes » (dai-hōgen 大方言), affirmant que la langue nationale se divisait à l’origine entre les grands dialectes des Ryūkyū et ceux des îles prinicipales60.
Troisièmement, la présentation des variétés ryukyuanes comme de simples (grands) dialectes de la langue nationale justifia et légitima la politique de « standardisation », menée au travers d’une campagne coercitive de « correction de la langue »61.
Enfin, une fois cette campagne achevée, une attitude de désengagement – résumée par l’expression anglaise leave your language alone, « laissez votre langue tranquille » – s’imposa dans la linguistique japonaise. Ce qui eut pour conséquence l’absence de toponymes bilingues dans le paysage linguistique officiel des Ryūkyū (et également du Hokkaidō), ainsi que le déclin progressif de la connaissance des toponymes autochtones.
Le changement de nom des toponymes en Hokkaidō et dans les Ryūkyū montre que l’intégration des noms de lieux au système toponymique japonais fut une initiative délibérée d’acteurs puissants, visant à incorporer ces territoires à l’État-nation. Les noms de lieux faisant partie intégrante du patrimoine culturel, le sens que les Aïnous et les Ryukyuans avaient investi dans l’acte de nomination en fut altéré, obscurci et parfois perdu. Si « un lieu est un espace portant un nom »62, nous ne pouvons alors que constater que tous les lieux de l’archipel ont été transformés en espaces dotés de noms japonais, autrement dit en lieux japonais. De plus, si les noms de lieux « structurent des discours d’attributions […] dans lesquels les événements et les personnes acquièrent des caractéristiques ressenties comme attachées à ces lieux »63, il devient possible d’affirmer que les individus interagissant dans des espaces portant des noms japonais se voient assigner des caractéristiques propres au Japon et sont évalués au travers de ce prisme. Une telle pratique se révèle profondément préjudiciable pour quiconque, dans les Ryūkyū comme en Hokkaidō, cherche à préserver son identité et ses modes d’interaction aïnous ou ryukyuans.
La question de savoir quelles mémoires pouvaient être inscrites dans l’espace d’une nation multilingue et multiculturelle comme le Japon n’a jamais réellement été posée. Depuis que les îles Ryūkyū et le Hokkaidō ont été intégrés dans l’État-nation japonais, ces mémoires durent être japonaises – ou du moins japonisées –, car la toponymie participait à la construction d’une communauté imaginaire de Japonais modernes, unis par une langue, une culture, une histoire et un territoire communs. Ce qui exigeait que tous les habitants vivent dans des espaces portant des noms japonais.
Conclusions et perspectives
Les toponymes jouent un rôle essentiel dans la représentation ou la perception des lieux, en constituant des points d’ancrage de la mémoire et de la perception. Si les contextes historiques diffèrent radicalement, l’examen des politiques toponymiques menées dans l’île de Hokkaidō et dans l’archipel des Ryūkyū éclaire la manière dont les Aïnous et les Ryukyuans ont été exclus des processus de nomination des lieux. Le cas contemporain de Takanawa gētowei-eki, bien que d’une tout autre nature, réactive symboliquement cette question de la participation et de la légitimité dans la construction toponymique de l’espace public. Ces situations révèlent combien les transformations socio-économiques et les échanges culturels façonnent la toponymie et créent des espaces dans lesquels se (re)produisent les inégalités sociales et ethniques. Les toponymes sont façonnés par des acteurs humains dont les interactions sont toujours traversées par des rapports de pouvoir. Autrement dit, les noms de lieux inscrivent les idéologies linguistiques dominantes sur les cartes et, ce faisant, dans l’esprit même de celles et ceux qui habitent ces espaces.
Si l’espace est à la fois réel, imaginé et vécu, alors les toponymes en façonnent indéniablement l’imaginaire. Leur codification sur les cartes et dans le paysage linguistique les inscrit durablement dans l’esprit des populations. Les toponymes engendrent des identités, qui peuvent être contestées, comme dans le cas de la gare de Takanawa Gateway, ou effacées des mémoires par des stratégies coloniales de renommage, comme on l’a vu en Hokkaidō et dans l’archipel des Ryūkyū. Dans l’espace physique et l’espace imaginé, les toponymes influencent les comportements et les attentes en matière de communication dans le « troisième espace », celui de l’expérience vécue. Que les langues aïnoues et ryukyuanes se soient retrouvées menacées d’extinction dans des lieux portant des noms japonais ou japonisés n’est pas un simple détail de l’histoire sociolinguistique. Le renommage des toponymes constitua la première étape, décisive, dans l’effacement de la présence et de la valeur de ces langues. Enfin, la controverse autour du nom de la gare de Takanawa gētowei révèle les tensions d’une évolution difficile vers un Japon mondialisé imaginé et ouvert sur le monde. Tout le monde dans ce pays ne partage pas cette vision, pas plus que les intérêts économiques qui ont motivé et accompagné la création d’un tel nom.
Les populations s’attachent à leurs toponymes parce qu’elles chérissent les lieux tels qu’elles les ont connus. C’est pourquoi une profonde nostalgie entoure souvent les noms de lieux, suscitant des efforts pour les préserver, même lorsqu’ils sont difficiles à lire ou qu’ils sont écrits de manière non conventionnelle. Tout cela conduit à une conclusion fondamentale : les toponymes jouent un rôle central dans la construction de l’identité et dans les modes d’interaction des individus. À ce titre, ils appellent l’attention non seulement de la géographie, qui les étudie depuis longtemps, mais également de la sociolinguistique contemporaine, encore trop rarement mobilisée sur ces questions.
