Introduction
À partir de mars 2020, alors que la pandémie de Covid-19 se propageait rapidement à travers le monde, de nombreux pays, dont le Japon, ont mis en place différentes mesures pour restreindre les comportements des populations1. En Europe et en Amérique du Nord, ces restrictions sur les sorties, les déplacements, ou encore l’ouverture des commerces, ont été imposées par des dispositions légales comprenant des sanctions. Au Japon, en revanche, même après la proclamation de l’état d’urgence, les autorités se sont contentées « d’appeler » chacun à faire preuve de « retenue »2, jishuku 自粛 dans ses activités, sans assortir ces demandes d’aucune pénalité.
Les différences de réponse entre les autorités japonaises et celles des pays occidentaux tiennent à des divergences dans les cadres juridiques. Au Japon, la « Loi sur les mesures spéciales pour la préparation et la réponse à la pandémie de grippe et aux maladies infectieuses émergentes » (Infuruenza tō taisaku tokubetsu sochi hō インフルエンザ等対策特別措置法) ne comporte, à la différence des législations correspondantes en Europe et aux États-Unis, aucune disposition prévoyant des sanctions. Par ailleurs, si l’idée d’introduire des formes de sanction a bien été débattue un temps, une révision de la loi permettant de restreindre les droits individuels n’était pas aisée. Les résistances restant fortes, aucune mesure dotée de force contraignante n’a pu être mise en œuvre3.
Si de telles mesures ont été possibles dans les pays occidentaux, c’est probablement parce qu’il y existe entre les citoyens et le gouvernement de ces États une forme de relation de type contrat social, et que l’idée selon laquelle les citoyens délèguent une partie de leurs pouvoirs au gouvernement y est, dans une certaine mesure, bien ancrée. En revanche, au Japon, cette relation entre le gouvernement et le peuple est de type paternaliste [patānaru na kankei パターナルな関係]. Sur cette base, le gouvernement « demande » [yōsei suru 要請する] et le peuple « se retient » [jishuku suru 自粛する] donnant lieu à une « chaîne d’actions réciproques ambiguë où chacun se repose l’un sur l’autre » [« mochitsu motaretsu » no aimai na kōi renkan 「もちつもたれつ」の曖昧な行為連関], déjà conceptualisée par Maruyama Masao 丸山眞男 (1914-1996)4.
Cependant, la relation entre « demande » et « retenue » n’est pas tout à fait claire. Le terme retenue signifie à l’origine « s’abstenir volontairement, de sa propre initiative, dans ses actes ou son attitude »5. Autrement dit, il désigne une action considérée comme spontanée, fondée sur une décision personnelle. Ainsi, ce n’est pas quelque chose que l’on accomplit parce qu’une autre personne l’a ordonné ou demandé. C’est pourquoi « demander » de la retenue, et y « répondre » en faisant acte d’abstinence, relève en soi d’une conception contradictoire.
Parmi les phénomènes issus de cette contradiction, on peut sans doute prendre pour exemple ce que l’on a appelé les « polices de la retenue » [jishuku keisatsu 自粛警察]. Il s’agit de mouvements quasi-miliciens apparus parmi les citoyens ordinaires, visant à surveiller et à sanctionner sévèrement les personnes qui refusaient de se plier à l’abstinence. Lorsqu’ils découvraient des commerces restés ouverts ou des groupes de personnes sortant à l’extérieur, ces citoyens en informaient la police, les exposaient publiquement sur les réseaux sociaux, ou allaient jusqu’à coller sur les vitrines des tracts à caractère menaçant. Les actions punitives de ce genre se sont multipliées, au point de devenir un grave problème de société. On a pu observer également des actes criminels plus violents, tels que des dégradations de voitures venues de régions autres que celle des habitants locaux6.
Dans le cas de la pandémie, c’est le pouvoir politique, autrement dit le gouvernement, qui est à l’origine de cette demande de retenue. Celle-ci étant à l’origine considérée comme une action spontanée fondée sur une décision personnelle, le pouvoir politique ne peut en réclamer explicitement l’application. Pourtant, les gens ont dû accepter cette demande et se discipliner eux-mêmes dans leur conduite. De là, on peut dire que la population s’est retrouvée dans l’obligation d’intérioriser un pouvoir implicite et lui donner corps par elle-même. Autrement dit, c’est précisément parce que les mesures prises n’étaient assorties d’aucune contrainte que les gens ont dû produire en eux leur propre force de coercition et en assurer l’exécution. En conséquence, le pouvoir s’est retrouvé à la fois dispersé, omniprésent, et enfoui dans un réseau de surveillance mutuelle. Et les exécutants de celui-ci se sont incarnés en police de la retenue.
Ainsi, la retenue est, à l’origine, une forme de conduite empreinte de contradictions, fondée sur un subtil jeu d’équilibre entre le sujet qui en fait la demande et celui qui l’accepte.
Si à l’avenir nous voulons continuer d’être en mesure d’affronter les difficultés engendrées par les comportements de retenue et chercher à les surmonter, il nous faut comprendre pleinement les effets potentiels, les dangers, les orientations et les implications idéologiques induits par ce type de conduite. Pour cela, il convient d’abord de se tourner vers les exemples du passé, d’examiner dans quelles circonstances nous avons pratiqué la retenue jusqu’à présent, et de vérifier, en fonction des contextes sociaux de chaque époque, ce que cette pratique a apporté et ce qu’elle a fait perdre. C’est dans cette perspective que le présent article propose de revenir sur l’histoire sociale des formes de retenue.
Comment nous sommes-nous retenus ?
La figure no 1 montre le nombre d’articles publiés chaque année entre janvier 1936 et octobre 2020 dans l’Asahi shinbun 朝日新聞 et le Yomiuri shinbun 読売新聞 dont le titre contient le terme jishuku7.
Figure no 1 – Nombre d’articles dont les titres contiennent le mot « retenue » [jishuku 自粛]8
Dans les deux journaux, on trouve des articles utilisant ce terme dès les premières années de leur parution, mais celui-ci n’apparaissait alors que de façon sporadique9. À partir de 1936 toutefois, sa fréquence d’apparition augmente, au point que l’on retrouve des articles chaque année. De plus, comme le montre la forme du graphique, l’évolution du nombre d’articles suit une tendance très similaire pour les deux quotidiens. Cela permet d’affirmer que, à partir de la fin des années 1930, le mot jishuku a été largement employé en étroite corrélation avec la conjoncture sociale de chaque époque.
En 2020, avec la propagation de la pandémie de la Covid-19, le nombre d’articles atteint son maximum (416 pour l’Asahi shinbun et 522 pour le Yomiuri shinbun jusqu’en octobre), formant un pic particulièrement marqué. Cependant, d’autres pics peuvent être identifiés plus en amont. À travers ces différentes périodes, on peut dire que la société japonaise a appris, en fonction de contextes propres, à situer et à façonner ses pratiques de retenue. Dans la suite de ce texte, nous reviendrons brièvement sur cette « histoire sociale de la retenue », en suivant chacune de ces grandes étapes.
La retenue pendant la guerre
Un premier pic apparaît entre 1938 et 1940 (31 articles en 1938, 74 en 1939 et 74 en 1940 dans l’Asahi shinbun ; 45 en 1938, 101 en 1939 et 58 en 1940 dans le Yomiuri shinbun). Il correspond à la période où la société japonaise se transformait rapidement pour se conformer à l’instauration d’un régime de guerre. Peu après le déclenchement de la Seconde Guerre sino-japonaise, en octobre 1937, le cabinet Konoe [Konoe naikaku 近衛内閣] lança le Mouvement de mobilisation spirituelle nationale [Kokumin shinsei sōdōin undō 国民精神総動員運動], appelant les citoyens à la frugalité et à l’épargne. À partir de septembre 1939, le premier jour de chaque mois fut appelé « journée de service pour la cause asiatique » [kōa hōkōbi 興亜奉公日]. L’objectif était que « chaque citoyen se remémore les souffrances du champ de bataille, mette en pratique dans sa vie quotidienne la retenue et l’introspection, et contribue ainsi à la grande entreprise d’“édification de l’Asie” en unissant les cent millions de Japonais d’un même cœur au service de la nation »10. Il convient de noter ici que la retenue était placée au même titre que la loyauté à la cause impériale [yokusan 翼賛], au centre même des pratiques encouragées par le mouvement.
En réponse à cet appel, et sous le slogan « le luxe est l’ennemi » [zeitaku wa teki da 贅沢は敵だ], divers comportements tels que fréquenter les cafés ou les bars, aller au théâtre ou au cinéma, consommer de l’alcool ou du tabac, faire des feux d’artifice, aller au ski, se parer de vêtements voyants ou se faire faire une permanente, autant d’activités jugées superflues, furent soumises à la retenue.
Parallèlement, pour faire face à la pénurie de ressources et à la hausse des prix, le gouvernement promulgua en avril 1938 la « Loi sur la mobilisation générale de la nation » [Kokka sōdōin hō 国家総動員法] et exhorta les syndicats professionnels de divers secteurs à s’abstenir d’augmenter leurs tarifs. En réponse, on vit apparaître des campagnes de « non-augmentation des salaires par retenue » [neage jishuku 値上げ自粛], puis même de « baisse volontaire des prix » [jishuku nesage 自粛値下げ]. En octobre 1939, le « Décret sur le contrôle des prix » [Kakaku tō tōsei rei 価格等統制令] fut promulgué, instaurant un système de tarifs officiels. Néanmoins, pour les produits non soumis à contrainte légale, les autorités demandaient souvent aux commerçants de fixer des « prix de retenue » [jishuku kakaku 自粛価格]11.
Ainsi, la pratique de la retenue a constitué à la fois le noyau du Mouvement de mobilisation spirituelle nationale et un soutien essentiel à la Loi sur la mobilisation générale de la nation. En encadrant la société japonaise de l’époque à la fois dans la vie quotidienne et dans les activités économiques, elle contribua à la préparation du régime de guerre.
De façon générale, on considère que le fascisme impérial japonais d’avant-guerre diffère de ses équivalents allemand ou italien en ce qu’il relevait d’un « fascisme d’en haut » [ue kara no fashizumu 上からのファシズム], centré sur la figure de l’empereur12. Mais pour mettre en œuvre un tel système, il fallait organiser des mouvements « par le bas » répondant aux appels venus « d’en haut ». C’est certainement dans cette logique que la pratique de la retenue joua un rôle déterminant.
Par la suite, à mesure que le Mouvement pour un nouvel ordre national [Shintaisei undō 新体制運動] prit de l’ampleur, l’Association de soutien à l’autorité impériale [Taisei yokusan kai 大政翼賛会], fut fondée en octobre 1940, établissant un vaste système de contrôle des citoyens allant du centre du pouvoir jusqu’aux « groupes de voisinage » [tonarigumi 隣組]. Le système de transmission hiérarchique des ordres et de surveillance mutuelle progressait ainsi vers sa forme finale. C’est dans ce contexte que les articles mentionnant la retenue ont commencé à diminuer (25 articles en 1941 et 14 en 1942 dans l’Asahi shinbun ; 16 en 1941 et 12 en 1942 dans le Yomiuri shinbun).
En effet, les comportements de retenue ne peuvent exister que tant qu’il subsiste une part de spontanéité chez les gouvernés. Lorsque le système de commandement explicite n’est pas encore pleinement en place, les autorités parviennent à faire appliquer leur volonté à travers des injonctions implicites, sous le couvert d’une apparente initiative volontaire du peuple. Pour que cela fonctionne, il faut qu’il reste, ne serait-ce qu’à l’état résiduel, un espace de décision propre à chacun.
On peut dire que, durant la période préparatoire du régime de guerre – celle du Mouvement de mobilisation spirituelle nationale –, la société japonaise se trouvait précisément à ce stade où la retenue jouait un rôle central. En revanche, durant la phase de consolidation du régime – celle du Mouvement pour un nouvel ordre national –, la spontanéité des citoyens cessa d’être sollicitée, et la marge d’autonomie individuelle disparut presque entièrement. La retenue devint alors, en quelque sorte, superflue.
On est ici en présence d’un paradoxe. Les Japonais de l’époque, en adoptant la retenue comme un comportement volontaire et en l’appliquant de façon répétée, en sont progressivement venus à restreindre eux-mêmes leur propre spontanéité. Autrement dit, ils ont répété des actes de décision volontaire qui les ont menés vers une situation où toute décision autonome leur était interdite. Et ils ont finalement dû accepter sans résistance le fascisme qui en résultait, parce qu’il était présenté comme l’aboutissement de leur propre volonté, le produit de leur retenue.
Ainsi, la contradiction inhérente à la notion de retenue et l’absurdité qu’elle recèle se manifestèrent-elles sous la forme la plus cruelle. Cette pratique constitua l’un des modes d’expression du « système d’irresponsabilité » [musekinin no taisei 無責任の体系] décrit par Maruyama Masao, mais elle a eu pour conséquence paradoxale de faire assumer aux individus une « responsabilité sans limite » [mugen sekinin 無限責任]13.
La retenue lors de l’instauration du système de 1955
Après la guerre, le premier pic de présence dans la presse du mot retenue apparaît entre 1954 et 1955 (51 articles en 1954 et 41 en 1955 dans l’Asahi shinbun ; 47 en 1954 et 40 en 1955 dans le Yomiuri shinbun). Il correspond à la période durant laquelle le système politique japonais s’est restructuré pour donner naissance à ce que l’on appelle le « système de 1955 » [gojūgonen taisei 55年体制].
En juin 1954, le projet de révision de la « Loi sur la police » [Keisatsu hō kaisei an 警察法改正案] provoqua un violent affrontement entre majorité et opposition à la Diète, suscitant une vive réprobation dans l’opinion publique. En réaction, la Chambre des représentants publia une « Déclaration commune de retenue et d’autocontrôle » [Jishuku jikai no kyōdō seimei 自粛自戒の共同声明], et il fut décidé d’organiser à l’automne une « Diète de retenue » [Jishuku kokkai 自粛国会]. Lors des sessions parlementaires de l’automne 1954 et du début de l’année 1955 furent ainsi discutées trois lois dites « de retenue » [jishuku sanpō 自粛三法] : la « Loi sur les élections publiques » [Kōshoku senkyo hō 公職選挙法], la « Loi sur le contrôle des fonds politiques » [Seiji shikin kisei hō 政治資金規正法] et la « Loi sur la Diète » [Kokkai hō 国会法], visant à restaurer le bon fonctionnement du Parlement. Après l’adoption de ces textes, les élections générales aboutirent, à l’automne, à la fusion des partis de la majorité comme de l’opposition, consacrant la formation du système de 195514.
Dans ce contexte, il faut noter que la notion de retenue était alors étroitement associée à celle d’« autocontrôle » [jikai 自戒]15, et qu’elle était perçue comme une pratique constructive visant à contenir ses propres comportements et à corriger sa conduite en vue de rétablir l’ordre après une période d’instabilité. En ce sens, on peut dire que la pratique de la retenue marqua un tournant du chaos vers l’ordre et qu’elle contribua à transformer le système politique japonais, préparant ainsi l’instauration du système de 1955.
La retenue au moment du choc pétrolier
Un nouveau pic apparaît ensuite entre 1973 et 1975 (60 articles en 1973, 84 en 1974 et 63 en 1975 dans l’Asahi shinbun ; 72 en 1973, 81 en 1974 et 66 en 1975 dans le Yomiuri shinbun). En arrière-plan se trouve le choc pétrolier de 1973. À la suite de la quatrième guerre du Moyen-Orient (la Guerre du Kippour) déclenchée en octobre de cette année, la flambée du prix du pétrole provoqua une inflation galopante. Pris de panique, les consommateurs se ruèrent sur les produits de première nécessité, plongeant l’économie japonaise dans un profond désordre.
En raison de la situation, de nombreux appels à la retenue furent lancés. Tout ce qui concernait la consommation d’énergie était visé : retenue dans l’usage de la voiture personnelle, retenue dans l’utilisation des enseignes lumineuses, retenue du recours au chauffage, retenue des émissions nocturnes à la télévision et à la radio, retenue des emballages excessifs, etc. Parallèlement, la question des hausses de prix abusives suscita des appels à la retenue sur les augmentations de prix, tandis que les consommateurs étaient invités à faire preuve de retenue dans les « achats de précaution » [kaishime no jishuku 買い占めの自粛]16.
L’économie japonaise sombra dans une grave récession, marquant la fin de la période de haute croissance. On peut dire que la pratique de la retenue constitua alors un signe de ce tournant historique. Du point de vue des Japonais, cette expérience fut vécue comme une manière de faire face à une situation de crise, en particulier à une crise énergétique. Plus tard, lors de l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima daiichi consécutif au grand tremblement de terre du Tōhoku [Tōhoku daishinsai 東北大震災], cette expérience de la retenue face à la pénurie se reproduira sous une forme nouvelle.
La retenue liée aux frictions commerciales entre le Japon et les États-Unis
Le pic suivant apparaît entre 1980 et 1981 (51 articles en 1980 et 112 en 1981 dans l’Asahi shinbun ; 82 en 1980 et 89 en 1981 dans le Yomiuri shinbun). En arrière-plan, on trouve les frictions commerciales entre le Japon et les États-Unis.
Après le premier choc pétrolier, les produits japonais à haute performance énergétique, l’automobile en tête, ont conquis le marché mondial. Ce mouvement s’intensifia encore à la suite du second choc pétrolier de 1979, provoquant d’importants différends commerciaux entre le Japon et les pays occidentaux. Au cours de cette période de tension, le Japon fut contraint d’adopter des mesures dites de « retenue des exportations » [yushutsu jishuku 輸出自粛]. Sous une forte pression américaine, un accord fut conclu en mai 1981, accord dans lequel le Japon fixait un quota d’exportation de voitures vers les États-Unis, dans le cadre d’une « régulation volontaire des exportations » [yushutsu jishu kisei 輸出自主規制].
Dans un régime de libre-échange, il est en principe indésirable et juridiquement encadré de restreindre les importations en provenance d’un pays tiers. C’est pourquoi fut mise en avant la formule d’une régulation « volontaire », une mesure en réalité imposée par les États-Unis, mais présentée comme une initiative japonaise. On peut dire que cette mesure transposa le mode d’action de la retenue au domaine du commerce international. Dans la presse, le terme « retenue des exportations » fut alors largement employé17.
Par ailleurs, ce type de mesure n’était pas vraiment une première. Tout au long des années 1970, le Japon et les États-Unis ont conclu à plusieurs reprises des accords de régulation volontaire des exportations concernant les textiles, l’acier ou encore les téléviseurs couleur. Ces précédents exprimaient sans doute, de façon symbolique, la nature même de la relation entre les deux pays.
En effet, la pratique de la retenue ne peut exister que dans une situation où la relation de domination n’est pas explicite, mais implicite, tout en restant forte. Le dominant ne donne pas d’ordre clair, mais il se contente d’exprimer une demande tacite. Cependant, comme la relation est fortement asymétrique, le dominé saisit cette intention et agit de manière à la satisfaire, sous le simulacre d’une initiative volontaire. Pour que cela soit possible, le dominé ne doit pas être entièrement privé d’autonomie. Il faut qu’il conserve une certaine part d’initiative et d’indépendance. C’est précisément sur cette marge de liberté que repose la capacité de la retenue.
Les relations nippo-américaines d’après-guerre correspondaient précisément à ce type de configuration. Il s’agissait certes d’une forme de dépendance envers les États-Unis, mais non d’une subordination totale. On peut dire que les Japonais ont su assumer et gérer cette relation particulière à travers la pratique de la retenue.
Il est vrai que ces mesures, qui se sont poursuivies jusqu’en 1993, ont été défavorables au Japon sur le plan formel. Mais elles se révélèrent en fin de compte bénéfiques. Aux États-Unis, la limitation des importations a fait grimper le prix des voitures japonaises, ce qui a permis aux entreprises japonaises d’enregistrer des marges bénéficiaires élevées. Par ailleurs, cet épisode a incité les constructeurs japonais à renforcer leurs dispositifs de production locale dans différents pays, accélérant ainsi leur stratégie de mondialisation18. Le résultat fut un nouvel essor de l’industrie automobile japonaise. Cela aussi montre sans doute à quel point les Japonais ont aussi su composer habilement avec la pratique de la retenue.
La retenue consécutive à la mort de l’empereur Shōwa
Un nouveau pic apparaît entre 1988 et 1989 (225 articles en 1988 et 119 en 1989 dans l’Asahi shinbun ; 146 en 1988 et 82 en 1989 dans le Yomiuri shinbun). Lié à la mort de l’empereur Shōwa [Shōwa tennō 昭和天皇 (1901-1989)], il s’agit du pic le plus manifeste avant la période de la pandémie de la Covid-19.
En septembre 1988, après l’annonce de l’hémorragie dont souffrait l’empereur, une vague de retenue s’est étendue à travers tout le pays. Les festivals, les événements et concerts ont été massivement annulés, les chaînes de télévision remplacèrent les programmes humoristiques et de variétés par des émissions d’information, et même les dialogues des publicités furent modifiés. La situation relève d’une forme de censure volontaire poussée à l’extrême. Les mariages, les chants de Noël et jusqu’aux encouragements lors des matchs de baseball universitaire, presque toutes les activités sont devenues l’objet de retenue. Le 7 janvier 1989, jour de la mort de l’empereur, et le lendemain, la diffusion de toute publicité télévisée s’est retrouvée suspendue. L’« atmosphère de retenue » [jishuku mūdo 自粛ムード] a alors atteint son apogée.
Parallèlement, de nombreuses réactions de rejet face à cette autocensure excessive se sont manifestées. Les intellectuels, les syndicats et diverses organisations citoyennes, principalement issues de la gauche, publièrent successivement des déclarations s’opposant à la retenue et organisèrent des rassemblements, des manifestations, voire des grèves de la faim. Selon eux, une retenue excessive risquait d’aboutir à une divinisation de l’empereur et à une restauration du caractère sacré du système impérial19.
La pratique de la retenue ne repose toutefois pas, en réalité, sur la présupposition de la nature divine de l’empereur. Par essence, elle est censée relever d’une démarche volontaire fondée sur la décision individuelle. Or, si l’empereur est considéré comme un dieu, il est impensable que des êtres humains puissent agir de leur propre initiative devant une divinité, a fortiori à l’occasion de sa mort. Dans un tel cadre, les actions humaines ne sauraient résulter d’une décision personnelle, mais devraient émaner de la volonté même de la divinité.
Autrement dit, la pratique de la retenue ne peut, par principe, exister dans une relation entre un empereur divin et ses sujets. En témoigne le fait que, lors des décès de l’empereur Meiji [Meiji tennō 明治天皇 (1852-1912)] en juillet 1912 et de l’empereur Taishō [Taishō tennō 大正天皇 (1879-1926)] en décembre 1926, le mot retenue n’apparaît dans aucun article, que ce soit dans les titres ou dans le corps des textes20. De même, comme on l’a vu précédemment, durant la période de fascisme impérial de guerre, à mesure que se mettait en place un système hiérarchique reliant directement l’empereur à ses sujets à travers l’appareil de mobilisation, les articles relatifs à la retenue se firent de plus en plus rares.
Dans cette perspective, on peut dire que le fait de pratiquer la retenue à l’égard de l’empereur n’a été possible qu’à partir du moment où l’empereur est devenu un être humain et non plus une divinité, et où le peuple est passé du statut de sujets à celui de citoyens. Autrement dit, cette attitude n’était pas un comportement de restauration prônant un retour à l’avant-guerre, mais bien un comportement relevant de l’esprit démocratique, propre à l’ordre symbolique instauré par le système impérial d’après-guerre.
Vue sous cet angle, l’autorité de l’empereur, bien que rendue floue par son statut de symbole, n’était pas pour autant neutralisée. Elle restait diffuse mais solidement ancrée. Du côté des individus, leur spontanéité et leur capacité de décision, bien que consacrées politiquement sous la forme de la souveraineté populaire, demeuraient socialement fragiles, de même que leurs droits en tant que citoyens n’étaient pas pleinement établis.
Cette structure fondamentalement ambiguë du pouvoir et de la participation convenait particulièrement à la logique de la retenue. C’est sans doute pourquoi, en revisitant le système de l’après-guerre, on constate qu’il fut mis en œuvre de manière excessive. Dans ce sens, le mouvement de 1988-1989 n’a pas été une tentative de restauration de l’ordre impérial d’avant-guerre, mais plutôt un rituel de confirmation du système d’après-guerre.
Ce rituel visait, en quelque sorte, à « confirmer l’ambiguïté par l’ambiguïté » [aimaisa o aimaisa no mama ni kakunin suru 曖昧さを曖昧さのままに確認する] : il entérinait et légitimait l’ambiguïté du système impérial symbolique à travers le flou même des pratiques de la retenue. Ce processus a eu pour effet de laisser dans l’ombre, et finalement sans examen, des questions qui n’auraient pas dû l’être, au premier rang desquelles celle de la responsabilité de guerre de l’empereur. Cette question a d’ailleurs été souvent soulevée dans les rassemblements de la gauche appelant à s’opposer aux appels à la retenue.
C’est dans ce contexte que, en décembre 1988, le maire de Nagasaki, Motoshima Hitoshi [本島等 (1922-2014)], évoqua explicitement la responsabilité de guerre de l’empereur, provoquant une onde de choc considérable dans tout le pays. Ce fut là, au sens propre, une « transgression de la retenue » [jishuku yaburi 自粛破り], une dénonciation directe de la duplicité contenue dans cette pratique même.
Mais par la suite, Motoshima fut victime d’un attentat et grièvement blessé par un militant d’extrême droite. Cet épisode constitue l’un des exemples les plus terribles et les plus lâches d’une sanction infligée à celui qui transgresse la retenue.
Durant les années 1980, deux grands mouvements liés aux comportements de retenue se sont donc manifestés à grande échelle : celui qui accompagna la mort de l’empereur Shōwa et celui, déjà évoqué, des frictions commerciales nippo-américaines. Ces deux dynamiques concernaient des domaines en apparence sans rapport, la première relevant d’un problème politique intérieur et la seconde d’un enjeu économique global. Elles partagent toutefois un point commun essentiel : toutes deux révèlent l’existence de deux incarnations du pouvoir qui, bien que difficilement visibles, ont profondément structuré la société japonaise d’après-guerre, à savoir, l’empereur et les États-Unis.
Tout au long du régime d’après-guerre, les Japonais ont intériorisé ces deux sources d’autorité, ajustant leurs comportements en réponse à leurs injonctions implicites. La pratique de la retenue fut l’un des mécanismes à travers lesquels cette intériorisation s’exprima.
Au moment où le régime d’après-guerre s’est consolidé et où son ordre a commencé à être remis en question, les Japonais, à travers ces deux mouvements, se sont mis à interroger la nature même de cet ordre. La retenue a alors joué le rôle de catalyseur de cette prise de conscience.
La retenue à l’encontre des déplacements à l’étranger et le discours sur la responsabilité individuelle
Quelques années plus tard, un nouveau pic d’utilisation du mot jishuku apparaît, cette fois entre 1991 et 1992 (92 articles en 1991 et 71 en 1992 dans l’Asahi shinbun ; 82 en 1991 et 72 en 1992 dans le Yomiuri shinbun). En arrière-plan, on trouve la guerre du Golfe. Par la suite, on observe également plusieurs hausses plus modérées du nombre d’articles au début et au milieu des années 2000.
À la suite de la crise entre l’Irak et le Koweït en août 1990, puis du déclenchement de la guerre dans cette même zone, les autorités japonaises ont lancé un appel à la retenue des déplacements à l’étranger vers les pays concernés. Au même moment, avec la fin de la guerre froide, la multiplication des guerres civiles et des actes terroristes dans diverses régions du monde, ainsi que la propagation de maladies infectieuses, les restrictions de voyage se sont multipliées. Cette tendance s’est poursuivie dans les années 2000 avec l’épidémie de SRAS et le déclenchement de la guerre en Irak en 2003. Les voyages vers l’Asie du Sud-Est et le Moyen-Orient furent largement découragés21. Ainsi, la catégorie du « voyage soumis à la retenue » [tokō jishuku 渡航自粛], devint un élément central de la pratique de la retenue au Japon, tout en reposant sur des circonstances particulières.
La Constitution garantissant la « liberté de voyager à l’étranger », le gouvernement ne pouvait interdire directement les déplacements de ses citoyens. Le ministère des Affaires étrangères mit donc en place un système d’« informations sur les risques » à plusieurs niveaux, assorti de recommandations destinées à inciter les citoyens à s’abstenir de voyager de leur propre initiative.
Dans la plupart des cas, les citoyens ont accepté les recommandations et ont choisi de pratiquer la retenue pour leurs déplacements. Mais certains, pour diverses raisons, ne s’y sont pas conformés. Ces derniers furent alors la cible de violentes critiques, comparables à de véritables sanctions pour rupture de retenue. Des vagues d’indignation publique, particulièrement virulentes, éclatèrent à plusieurs reprises.
Le premier épisode marquant fut sans doute l’affaire des otages japonais en Irak, survenue en avril 2004. Alors que le gouvernement appelait à la retenue pour les déplacements en raison de la guerre qui sévissait dans le pays, trois ressortissants japonais se rendirent sur place et furent enlevés par un groupe armé. Bien qu’ils aient été libérés à la suite de négociations menées par le gouvernement japonais, ils furent, à leur retour, violemment pris à partie : insultes massives sur Internet, campagnes de dénigrement, et même visites hostiles à leur domicile22.
Le mot-clé qui revenait sans cesse dans ces débats était celui de « responsabilité individuelle » [jiko sekinin 自己責任]. L’argument était le suivant : puisque ces personnes s’étaient rendues de leur propre initiative dans une zone dangereuse alors que la retenue lors de l’organisation de voyages avait été recommandée, leur enlèvement relevait de leur responsabilité individuelle. Par conséquent, il n’était pas légitime d’utiliser des fonds publics pour leur venir en aide. C’est ce qu’on a appelé par la suite le « discours sur la responsabilité individuelle » [jiko sekinin ron 自己責任論].
Ce discours fut d’abord relayé et amplifié par certains responsables politiques. Peu après l’annonce de l’enlèvement, la ministre de l’Environnement du cabinet Koizumi, Koike Yuriko [小池百合子 (née en 1952)], déclara que les otages devaient assumer leur « propre responsabilité ». À sa suite, d’autres membres du gouvernement et hauts fonctionnaires firent des déclarations similaires, allant jusqu’à évoquer la possibilité de leur réclamer les frais engagés pour leur sauvetage, ce qu’on appela alors le principe de remboursement des coûts23.
Sous le gouvernement Koizumi, des réformes d’inspiration néolibérale étaient menées à un rythme accéléré. Dans ce contexte, chaque individu était appelé à affronter les risques par ses propres moyens, dans un cadre de libre concurrence fondé sur la responsabilité individuelle. Pour favoriser cette logique, on chercha à assouplir les « régulations en amont » [jizen kisei 事前規制] afin de faciliter la compétition, tout en renforçant les « mécanismes de surveillance a posteriori » [jigo kanshi 事後監視] afin de sanctionner plus facilement les contrevenants. Dans le même temps, une stricte observance des règles de conformité (compliance) [konpuraiansu コンプライアンス] fut exigée de chacun24. Dès l’introduction du Programme général de réforme administrative de décembre 2000, on pouvait lire : « Dans la perspective du respect de l’initiative et de la responsabilité individuelle des citoyens, il s’agira de promouvoir la mobilisation des capacités du secteur privé et la transition vers une société fondée sur la surveillance a posteriori »25.
C’est dans ce contexte de transformation rapide de la société japonaise vers un régime néolibéral qu’émergea le discours sur la responsabilité individuelle. Parallèlement, la pratique de la retenue, censée être un comportement volontaire fondé sur la décision personnelle, s’accordait particulièrement bien avec cette logique de responsabilité individuelle. C’est pourquoi, à ce moment-là, ce discours a pu être mobilisé pour condamner ceux qui transgressaient les appels à la retenue.
Ce processus conféra peu à peu une nouvelle signification à la notion qui nous intéresse. Celle-ci en vint à désigner une forme de compliance visant à éviter les risques. Autrement dit, une attitude active permettant de survivre dans une époque saturée d’incertitudes. La retenue fut ainsi redéfinie dans un cadre explicitement néolibéral.
La compliance dans ce contexte, ne renvoie pas seulement au respect des lois et règlements. Elle inclut également les normes sociales, l’éthique d’entreprise, autrement dit des contraintes sans force juridique mais socialement coercitives. Intégrée à la « Loi sur les sociétés » [Kaisha hō 会社法] révisée en 2005 comme condition de la bonne gouvernance des entreprises26, cette notion de compliance s’articula alors à celle de retenue, en renouvelant profondément son contenu.
Parallèlement à la redéfinition du concept, la notion même de sanction envers ceux qui transgressent la retenue acquit, elle aussi, une nouvelle signification. Ne pas se conformer à la retenue en vint à être perçu comme une violation de la compliance. Dans une société fondée sur la surveillance a posteriori, de tels comportements devaient être dénoncés et sanctionnés. Cette logique contribua à légitimer et à encourager les attaques dirigées contre les personnes accusées d’avoir enfreint les injonctions à la retenue.
En réalité, les réformes néolibérales de l’époque reposaient en partie sur une transformation du système judiciaire. L’adoption, en 2004, de la « Loi sur les jurys citoyens » [Saiban.in hō 裁判員法] et de la « Loi sur la protection des lanceurs d’alerte » [Kōeki tsūhōsha hogo hō 公益通報者保護法] ont ouvert la voie à une participation accrue des citoyens à la justice et à une reconnaissance explicite de la dénonciation comme acte civique légitime27. Dans ce contexte, les sanctions contre les transgresseurs de la retenue ont pu être comprises comme une forme de justice exercée par les citoyens eux-mêmes.
Ainsi, au cours de cette période, la pratique de la retenue connut ce que l’on pourrait appeler un tournant néolibéral.
La retenue à la suite des séismes
Deux autres pics peuvent encore être identifiés : en 1995 (55 articles dans l’Asahi shinbun, 96 dans le Yomiuri shinbun) et en 2011 (140 dans l’Asahi shinbun, 107 dans le Yomiuri shinbun). Ces deux pics correspondent respectivement au grand séisme de Hanshin-Awaji [Hanshin awaji daishinsai 阪神淡路大震災] en janvier 1995 et au séisme du Tōhoku de mars 2011.
Lors du tremblement de terre de Hanshin-Awaji, le souvenir de la mort de l’empereur Shōwa, survenue six ans plus tôt, restait encore très vif, et une nouvelle vague de retenue toucha beaucoup de domaines d’activité. Le phénomène le plus frappant fut la suspension des publicités télévisées et radiophoniques. De nombreuses entreprises, non seulement dans les régions sinistrées mais aussi à l’échelle nationale, retirèrent leurs campagnes publicitaires, remplacées par des messages de la Fédération japonaise pour la publicité publique (AC Japan)28. C’est dans cette situation que se diffusa largement la logique de la retenue liée au souci de considération envers les victimes.
À ce moment-là, des phénomènes de contrainte à la retenue ont également commencé à apparaître. Même sans qu’il y ait de transgression manifeste, des plaintes et des protestations furent adressées par des citoyens ou des téléspectateurs à l’encontre d’événements organisés dans des régions éloignées des zones sinistrées, ou encore à l’encontre de publicités ne prêtant pourtant pas à controverses29. Ces pressions poussèrent souvent les organisateurs ou les entreprises concernées à s’autocensurer.
Ainsi, les entreprises ne pouvaient plus se contenter de manifester leur compassion envers les victimes. Elles ont également dû faire preuve de considération envers ceux qui exigeaient que l’on manifeste un tel comportement. C’est de cette manière que la logique de la retenue s’est transformée en une forme de régulation croisée, renforçant encore les mécanismes d’autocensure30.
Ainsi, lors du grand séisme du Tōhoku, la pratique de la retenue s’est manifestée selon des logiques diverses et à plusieurs niveaux, tout en réactivant la mémoire des expériences accumulées au fil des décennies. Ce faisant, elle a pris une forme encore plus complexe et multiforme qu’auparavant.
Conclusion
À partir de cette analyse sur le long terme, nous avons cherché à situer les pratiques de la retenue dans les contextes propres à chaque époque et à en assimiler progressivement les différents modes d’expression. Le vaste mouvement de retenue observé pendant la pandémie de la Covid-19 peut être considéré comme le « résultat » de cet apprentissage historique. Il cristallise les multiples logiques de la retenue élaborées au fil des décennies.
Le phénomène des « polices de la retenue » en offre une illustration frappante, dans laquelle se mêlent des logiques d’inspiration à la fois totalitaire et néolibérale. La première logique repose sur l’idée d’une mobilisation générale pour la prévention des infections, impliquant un renforcement de la surveillance mutuelle, une logique qui rappelle celle de la société de guerre. La seconde, d’inspiration néolibérale, procède d’une volonté de dénoncer et de sanctionner les manquements à la compliance au nom de la réduction des risques individuels d’infection, logique apparue à la fin du xxᵉ siècle.
Dans la première logique, c’est la responsabilité collective et la solidarité incarnées par les « groupes de voisinage » qui priment. Dans la seconde, c’est la responsabilité individuelle et la survie personnelle qui sont mises en avant. Ces deux orientations semblent a priori contradictoires, mais leur combinaison a donné naissance à une forme spécifique de rationalité, celle qui a précisément produit le phénomène des polices de la retenue31.
Si nous voulons continuer à surmonter cette période difficile en ayant recours à la pratique de la retenue, il est probable que surgiront, de la même manière, de nouveaux phénomènes et de nouvelles situations. Pour les comprendre de manière analytique et examiner de façon critique nos propres comportements, il est sans doute nécessaire de revenir sur cette « histoire sociale de la retenue » et d’en faire un repère pour notre réflexion collective.

![Figure no 1 – Nombre d’articles dont les titres contiennent le mot « retenue » [jishuku 自粛]8](docannexe/image/431/img-1-small800.png)