Le présent dossier est le résultat d’un appel visant à repenser l’Amérique latine non pas comme appendice des métropoles coloniales, mais comme lieu d’énonciation et d’élaboration épistémologique, où s’articulent des expériences historiques de résistance, une multiplicité culturelle et des expérimentations intellectuelles qui défient les matrices coloniales du savoir. La proposition part de la reconnaissance que la modernité s’est constituée par la colonialité — c’est-à-dire par des dispositifs de pouvoir/savoir qui ont hiérarchisé des peuples, des territoires et des formes de connaissance — exigeant aujourd’hui la production d’autres lentilles interprétatives capables de déplacer le regard, de multiplier les voix et de réinscrire l’Amérique latine comme productrice de pensée et non seulement comme objet d’analyse.
Dans l’article L’Amérique latine et la blessure coloniale : colonialité et dialectique de la colonisation, Alberto Vivar Flores et Willames Frank proposent de comprendre l’Amérique latine comme un territoire marqué par une « blessure coloniale » persistante, résultant d’une dialectique historique entre la construction de la modernité européenne et la destruction/négation des peuples américains. L’analyse parcourt six paires historiques qui révèlent l’envers colonial des catégories modernes européennes, culminant dans la défense d’un projet radical de décolonisation qui reconnaisse la colonialité comme fondement nié de la modernité.
Dans Déclarations actuelles de la philosophie, de l’histoire et de la médecine anapolitique de la libération, Carlos Francisco Bauer reprend et actualise le débat de la philosophie de la libération latino-américaine, articulant des concepts tels que santé, spiritualité, pédagogie, politique et économie à la lumière d’un horizon interculturel qui cherche à réintégrer des dimensions historiques, cosmologiques et spirituelles effacées par la modernité capitaliste. À partir des traditions afro-latino-américaines et du cas haïtien, l’auteur propose le concept d’« anapolitique » comme alternative critique-transcendantale à la rationalité moderne et revendique le rôle de la philosophie comme geste vital de réhumanisation.
Dans l’article Aníbal Quijano y el Racismo de Clase, Félix Pablo Friggeri revisite les catégories d’Aníbal Quijano avec une attention particulière portée au traitement du concept de classe, resignifiant la notion de « racisme de classe » et réinscrivant l’Amérique latine comme espace de production théorique. À partir de cette inflexion, l’auteur analyse l’hétérogénéité historico-structurelle de la région et propose le Buen Vivir comme horizon alternatif face à la colonialité du pouvoir.
Dans Silence, pouvoir et discours en Amérique latine : un dialogue entre Paulo Freire et Eni Orlandi, Lídia Ramires et Helson Flávio da Silva Sobrinho examinent le silence comme catégorie analytique centrale pour comprendre les formes de production de sens dans le Brésil contemporain. En articulant la « culture du silence » chez Freire et le « silence local (censure) » chez Orlandi, le texte montre comment le silence opère simultanément comme instrument de domination et comme espace d’émergence de pratiques de résistance dans le champ discursif et politique latino-américain.
Le texte Les limites politiques du discours bolsonariste et les mécanismes de sa résonance, d’Antônio Borchelt Camêlo, Virgínio Martins Gouveia et Álefe Aprigio Kochkin, examine les effets de résonance discursive et émotionnelle qui ont soutenu le bolsonarisme au Brésil récent. L’analyse identifie la circulation d’affects tels que la peur et la haine ainsi que la construction de scénarios de polarisation comme éléments centraux de son fonctionnement politique.
Dans l’article Le viol des femmes dans le monde contemporain et le maintien du capitalisme viril patriarcal, Véronique Marie Madeleine Durand et Elvira Simões Barretto analysent la violence sexuelle contre les femmes, en particulier contre les femmes noires, dans le contexte du capitalisme patriarcal. À partir d’une approche intersectionnelle, elles discutent des cas du Brésil et d’autres contextes marqués par des conflits et des violences extrêmes, mettant en évidence comment les dynamiques de genre, de race et de pouvoir traversent la pratique du viol et son rôle dans le maintien de structures de domination.
Dans Du travail de care : analyse discursive des soins infirmiers brésiliens dans une perspective intersectionnelle, Sóstenes Ericson reprend le débat sur le care et le travail infirmier au Brésil, en articulant analyse discursive et histoire des savoirs. L’auteur examine comment le care est féminisé et naturalisé dans la division sexuelle du travail et comment ces processus s’inscrivent dans la professionnalisation du métier d’infirmier, en soulignant le rôle de l’idéologie dans la constitution de cette pratique.
Enfin, dans La estética de la violencia, la autoficción y los nuevos realismos en la novela latinoamericana contemporánea (NLC), Dani Leobardo Velásquez Romero analyse la présence de la violence, de l’autofiction et des nouveaux réalismes dans la narration latino-américaine récente. L’auteur explore comment ces esthétiques s’articulent dans la littérature contemporaine, en examinant des modes de représentation de la violence et leurs implications pour la compréhension du contexte historique vécu dans la région.
Pris dans leur ensemble, les textes réunis composent un réseau de recherche et de production de connaissances qui interroge les épistémologies établies et déplace l’axe d’énonciation vers le Sud global. La proposition de repenser l’Amérique latine à partir d’elle-même naît d’Alagoas, dans le Nordeste du Brésil — territoire historiquement marqué par colonialité, résistance et réinvention — et traverse l’Atlantique dans un mouvement inverse à celui de la conquête, trouvant à Toulouse écho, dialogue et réciprocité critique. Ce parcours ne constitue ni transfert ni tutelle intellectuelle, mais circulation et interlocution entre des lieux divers d’énonciation, où différentes traditions critiques se reconnaissent, se frottent et s’enrichissent mutuellement.
Ainsi, le dossier affirme que l’Amérique latine n’est pas seulement objet d’analyse, mais pôle actif de formulation conceptuelle, capable de proposer des diagnostics et des alternatives aux violences coloniales qui structurent la modernité. Il s’agit, en somme, d’un geste de désobéissance épistémique qui élargit le champ de la critique, réinscrit le protagonisme latino-américain dans le débat international et réaffirme la puissance de mondes pluriels produits depuis le Sud.