Hosoi Ayame et Pierre-François Souyri, L’Affaire Oden. Une diabolique dans le Japon de Meiji

DOI : https://doi.org/10.66488/gevb5127

Référence(s) :

Hosoi Ayame et Pierre-François Souyri, L’Affaire Oden. Une diabolique dans le Japon de Meiji, Paris, Flammarion, collection « Au fil de l’histoire », 2025, 329 p.

Texte

Un titre qui évoque un scandale ; un sous-titre et une photographie qui suggèrent un crime commis par une jolie femme : la couverture du livre laisse entendre au lecteur qu’il va découvrir une affaire de mœurs piquante et exotique. Mais le lecteur séduit par ces références en sera pour ses frais. D’ailleurs, il l’aurait compris s’il avait pu déchiffrer le titre en japonais incidemment placé sur la couverture : Takahashi Oden yasha monogatari 高橋阿伝夜刃譚, qui renvoie à un ouvrage de Kanagaki Robun 仮名垣魯文 (1829-1894) publié en 1879. Davantage qu’un fait divers, le livre de Hosoi Ayame et Pierre-François Souyri, qui place au centre le récit littéraire de l’assassinat d’un homme du nom de Gotō Kichizō 後藤吉蔵 par Takahashi Oden 高橋阿伝 (c.1850-1879), propose un habile entrelacs d’éléments d’histoire sociale et d’histoire des représentations.

Les faits concernant cette affaire ne sont pas clairement établis, rappellent les auteurs. Plusieurs pièces de l’acte d’accusation sont manquantes et c’est à travers la presse qu’elle est restée célèbre, notamment grâce à Kanagaki Robun qui insiste sur le caractère intrinsèquement maléfique de la jeune meurtrière, laquelle fut décapitée trois ans après son arrestation au terme d’un procès retentissant.

Dans sa première partie, l’ouvrage présente le rôle des écrivains (gesakusha 戯作者) des années dix de l’ère Meiji (1877-1886) qui ont anticipé la naissance du roman naturaliste en rejetant la tradition fantastique tout en recyclant les valeurs et les tropes littéraires du monde ancien. Dévoilée en feuilleton dans une presse en plein essor, la vie de ceux qui font l’actualité des chroniques judiciaires oscille entre singularité individuelle et exemplarité canonique. Sous la plume de Robun, l’histoire de Takahashi Oden se coule dans la figure de la dokufu 毒婦 ou « femme vénéneuse ». Bien que s’y exprime une recherche de vérité, y domine encore l’idée que le crime est la manifestation d’une faute ou d’une malédiction passée, sans que la responsabilité de la société soit interrogée. Ce fait divers suggère ainsi qu’à la fin du xixe siècle la conception du monde prémoderne travaille toujours puissamment la société.

La seconde partie prend le contrepied du récit à charge proposé par Robun. Hosoi et Souyri s’appuient sur de multiples sources pour retracer quelle put être la vie de cette jeune femme issue de la campagne, mariée à quatorze ans, serveuse à Yokohama, prostituée pour soigner un deuxième mari atteint de la lèpre, et qui pourtant savait lire et écrire. À travers le cas d’Oden, c’est une esquisse vivante et pédagogique de la condition ancillaire dans le Kantō au tournant de l’ère Meiji qui nous est proposée, dans laquelle s’observent déjà certains des traits caractéristiques de la condition ouvrière des femmes au début du xxe siècle : déracinement, maladie, pauvreté, instabilité conjugale.

Ce livre surprenant, intelligent dans sa conception et bien écrit, se termine par une comparaison avec l’affaire Abe Sada 阿部定 (1905-après 1971), du nom de la jeune femme qui étouffa son amant en 1936 et dont Ōshima Nagisa 大島渚 tira L’Empire des sens (Ai no korīda 愛のコリーダ) quarante ans plus tard. Cette généalogie de la femme violente et puissamment sexualisée contraste avec l’image de la « bonne épouse, mère avisée » (ryōsai kenbo 良妻賢母) dont la figure traverse elle aussi les époques. On peut penser du reste que les deux stéréotypes sont indissociables et forment pendants.

Citer cet article

Référence électronique

Michael Lucken, « Hosoi Ayame et Pierre-François Souyri, L’Affaire Oden. Une diabolique dans le Japon de Meiji », Études japonaises [En ligne],  | 2026, mis en ligne le 30 juin 2026, consulté le 18 août 2026. URL : https://interfas.univ-tlse2.fr/etudes-japonaises/507. DOI : https://doi.org/10.66488/gevb5127

Auteur

Michael Lucken

Professeur des universités à l’Inalco

Droits d'auteur

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