Les neuf contributions rassemblées dans la présente livraison de Slavica Occitania sont tirées du colloque organisé en décembre 2023 à la bnf par l’Association Beseda. Fondée en 1992, cette association rassemble des bibliothécaires en études slaves et des documentalistes associés, en poste dans des bibliothèques nationales, universitaires et municipales de France1. Le but de ses membres est de « resserrer les liens professionnels entre bibliothécaires et documentalistes slavisants et/ou spécialistes de l’Europe centrale, orientale et de l’ex-urss, de défendre et d’illustrer l’importance et l’excellence du pôle documentaire “slave” et de favoriser une réflexion commune sur la conservation, l’accroissement et le traitement de ces fonds2 ».
Dirigé par les président et vice-présidente de l’association, Dmitry Kudryashov (bnu) et Yoanna Planchette (bnf), le colloque s’intitulait « Le monde slave et la France : identité(s), interconnexion et mémoire vivante au prisme des bibliothèques ». Il visait à « améliorer la visibilité des collections [slaves], en les inscrivant dans le contexte des paysages bibliothéconomique et académique français et […] susciter l’intérêt auprès de la communauté scientifique, en permettant de nourrir les débats sur les problématiques liées à la conservation et à la valorisation de ces fonds3 ».
Plus concrètement, le colloque proposait de « cartographier les collections slaves dans les bibliothèques françaises » ; « d’éclairer les provenances de documents rares ou relativement méconnus » ; de « questionner les enjeux relatifs à la sauvegarde des mémoires véhiculées par ces fonds » ; et d’étudier « leur impact sur les représentations de la mémoire slave dans l’imaginaire collectif français4 ».
La description de fonds slaves méconnus par les intervenants du colloque permit ainsi de signaler des documents sur les Balkans ottomans conservés dans les collections du Service historique de la Défense (Vincent Thérouin, Sorbonne Université) ou des documents consacrés à Nicolas Copernic dans les fonds de la bnf (Monika Marczuk, bnf) ; des documents sur la Yougoslavie préservés dans les collections de la Contemporaine (Olivier Schulz, Université Clermont Auvergne) ; des tracts et périodiques slaves de l’époque de la Seconde Guerre mondiale ou des imprimés jeunesse russes et soviétiques conservés, les uns comme les autres, à la bnf (Yann Kergunteuil et Carine Picaud, bnf).
Cet effort de signalisation des fonds slaves permit également d’attirer l’attention des participants au colloque sur des institutions de conservation documentaire moins connues des slavisants, qu’il s’agisse de la Bibliothèque du Muséum national d’histoire naturelle (Bernard Lory, inalco), ou de la Bibliothèque ukrainienne Symon Petlura, dont les fonds furent présentés par Nathalie Chrin et Daniel Sztul, à la grande satisfaction d’un public bien conscient de l’invisibilisation dont le patrimoine documentaire ukrainien a été la victime sous l’effet du russocentrisme de la slavistique française5.
Un autre massif de communications, enfin, fut consacré à des problématiques liées plus spécifiquement à la circulation des imprimés, ou au travail sur ces fonds, notamment à leur valorisation en ligne. Signalons ainsi l’intervention d’Anne Maître (ens lsh Lyon) sur les fonds slaves de la Bibliothèque Diderot de Lyon ; celle d’Anne Madelain (inalco) sur la circulation de la production savante post-yougoslave ; celle de Maya Goubina (bnf) sur l’histoire du monde russe au prisme des métadonnées descriptives et celle d’Elisabeth Walle (bnf) sur les « Slavica » disponibles dans Gallica.
Cette diversité passionnante des thèmes abordés par les intervenants du colloque nous a menés à renoncer au principe d’une publication exhaustive des communications présentées en décembre 2023, pour favoriser une publication plus resserrée thématiquement autour du dernier questionnement saillant abordé dans une petite dizaine d’interventions : l’histoire institutionnelle, et surtout politique, des fonds slaves des bibliothèques de France.
Cette histoire a fait l’objet d’un intérêt grandissant lors des dernières décennies. D’un côté, la recherche a produit des études sur le rôle politique rempli par les bibliothèques, qu’il corresponde à celui que leur attribuent d’en haut leurs tutelles institutionnelles, monarchiques ou républicaines, ou celui qu’elles développent d’en bas, comme lieu d’organisation de communautés autonomes pouvant formuler un ou des discours politiques et se faire l’agent de forces contestataires6.
De l’autre, ces dernières années ont vu le développement d’interrogations, de la part des acteurs de la recherche scientifique, sur l’histoire sociale de leurs disciplines, sur leur constitution en tant qu’institutions participant à des réseaux et organisant des circulations savantes7.
Dans le domaine de la slavistique, c’est surtout ce dernier aspect qui a mobilisé les chercheurs, notamment dans le cadre du projet numerislav8 ou dans celui d’études visant à explorer l’histoire de la structuration de notre discipline9. À ce titre, dominent pour l’heure les travaux sur l’histoire des institutions de recherche, tels l’Institut d’études slaves de Paris, ou les approches prosopographiques centrées sur tel ou tel savant10. Les histoires des bibliothèques sont pour l’instant moins nombreuses, même si des travaux récents d’histoire institutionnelle ou sociale viennent peu à peu combler cette lacune, comme l’illustre un numéro récent de la revue en ligne de l’Université de Grenoble ilcea11.
Le désir des concepteurs de ce volume de passer d’une histoire sociale à une histoire plus proprement politique n’a été que renforcé par l’invasion à grande échelle du territoire ukrainien par les forces armées de la Fédération de Russie à partir du 24 février 2022. Cette catastrophe humaine a entraîné un vaste mouvement de recomposition de la slavistique occidentale, et notamment française, autour de deux impératifs éthiques : la prise de conscience de la dimension impériale de la culture russe12 et celle du russocentrisme de notre discipline13.
Dans la continuité des efforts entrepris pour développer un rapport plus critique à nos savoirs et à nos pratiques, il nous a semblé utile d’explorer comment cet impérialisme de la culture russe et ce russocentrisme de la slavistique occidentale avaient pu influencer, outre la structuration du champ disciplinaire des slavisants, la formation des instruments de recherche essentiels que sont nos bibliothèques et leurs fonds.
Les huit articles présentés à la suite de cette introduction abordent donc notamment cette question, en tâchant, conformément à l’esprit initial du colloque de Beseda, de favoriser des corpus documentaires et/ou des institutions méconnus.
L’étude inaugurale de Sylvie Archaimbault (cnrs, umr 8224 eur’orbem) présente ainsi la slavistique et la constitution des fonds slaves français comme une entreprise scientifique et politique, en rappelant la préhistoire de l’intérêt documentaire français pour l’espace slave et notamment russe à partir du xviie siècle, avant de s’arrêter sur les positionnements politiques des acteurs historiques de la slavistique au moment de sa constitution comme discipline au tournant des xixe et xxe siècles.
Largement centrée sur l’activité des pères fondateurs parisiens, cette première étude est complétée par celle, décentrée géographiquement, de Rodolphe Baudin (Sorbonne Université, umr 8224 eur’orbem), qui jette la lumière sur l’histoire d’un fonds slave méconnu des bibliothèques françaises : le, ou plutôt les fonds Schnitzler des bibliothèques strasbourgeoises. Retraçant l’itinéraire personnel, scientifique et professionnel de l’Alsacien Jean-Henri Schnitzler, l’auteur embrasse l’opinion de Charles Corbet, qui voyait Schnitzler comme un agent d’influence au service du gouvernement impérial russe, chargé de lui gagner la sympathie de l’opinion française sous la monarchie de Juillet et sous le Second Empire. Il met cette grille de lecture au service de l’étude de la constitution de la bibliothèque de Schnitzler, dont il note, dans une perspective décoloniale, la perception biaisée comme bibliothèque russe au détriment de la richesse de son fonds polonais.
La Pologne colonisée par la Russie est précisément au centre des deux articles suivants, dus respectivement à Grzegorz Marut et Krystian Klekot (Sorbonne Université, umr 8224 eur’orbem).
Le premier s’intéresse à la Bibliothèque polonaise des Batignolles, dont sa jumelle plus célèbre de Paris a longtemps invisibilisé l’histoire. Comme le rappelle Grzegorz Marut, la Bibliothèque des Batignolles fut créée en 1842 comme une institution d’opposition à la bibliothèque dominée à Paris par Czartoryski et le camp conservateur et libéral de la « Grande Émigration ». L’histoire des fonds de cette bibliothèque, et notamment celle des dons et legs qui les enrichirent, reflète son évolution politique interne et les méandres du dialogue qu’elle entretint avec la Pologne perdue.
Pour ce qui est de Krystian Klekot, il complète ce tableau de l’histoire politique des imprimés polonais dans la « Grande Émigration » en s’intéressant à la production éditoriale et au rôle de distribution rempli par la Librairie polonaise de Paris dans le deuxième tiers du xixe siècle. Retraçant l’évolution idéologique de sa direction, l’auteur en étudie l’impact sur la nature et le thème des imprimés produits, tout en replaçant l’activité de la librairie dans le contexte de la double contrainte de la vie politique de l’émigration et de la surveillance exercée par les autorités françaises sur le monde de la librairie.
Les cinq articles suivants sont consacrés au xxe siècle et s’attardent tous sur le rôle de collection, et parfois de production, de biens culturels d’opposition rempli par les bibliothèques, qu’il s’agisse d’institutions publiques ou de structures privées, ou par des maisons d’édition lors du siècle des totalitarismes.
Sophie Cœuré (Université Paris Cité, umr 8264 echelles) revient ainsi sur la politique de documentation de l’activité des exilés et dissidents, originaires de l’ancien empire russe, de l’urss et des pays européens à régime socialiste, menée par La Contemporaine depuis sa création. Mettant en valeur le rôle des acteurs de la bibliothèque et leurs initiatives et réseaux individuels, l’autrice retrace ainsi la constitution d’une « contre-documentation » et sa mise au service de la préservation d’une « mémoire sociale » de l’opposition politique pour les chercheurs à venir, mémoire que tente aujourd’hui de cartographier activement le projet dissinvent.
Dans le même ordre d’idées, Iryna Sobchenko (bulac) et Barbara Pueyo (Bibliothèque de l’ies, umr 8224 eur’orbem) s’attachent à décrire deux fonds slaves – ukrainien à la bulac pour la première, tchécoslovaque à l’Institut d’études slaves pour la seconde – en montrant tout à la fois le rôle clef rempli par des acteurs individuels dans la préservation d’une mémoire culturelle oppositionnelle et la manière dont ces acteurs concilièrent cette mission primordiale avec un rôle institutionnel de bibliothécaires au service de la constitution de patrimoines partiellement tributaires des productions officielles des régimes totalitaires de l’Est.
Diplomate du gouvernement de la jeune République populaire d’Ukraine au tout début des années 1920, Élie Borschak choisit l’exil après la victoire des bolcheviks et devint enseignant d’ukrainien à l’École nationale des langues orientales vivantes. De cette position, il s’attacha tout à la fois à augmenter le fonds ukrainien de la future bulac et à rassembler des documents pour nourrir de précieuses Archives de l’émigration ukrainienne. Il fut enfin un collaborateur assidu du Monde slave et de la Revue des études slaves, dont il nourrit inlassablement la rubrique bibliographique d’informations sur l’actualité éditoriale des études ukrainiennes. Comme l’explique Iryna Sobchenko, Borschak fut aussi et surtout l’un des agents actifs de la préservation, en France, de la mémoire documentaire de la « Renaissance ukrainienne fusillée ».
Ami des écrivains et des peintres tchèques et slovaques exilés en France après 1948, Vladimir Peška combina quant à lui son activité de journaliste, notamment radiophonique, avec sa passion de collecteur des productions écrites et picturales que les autorités socialistes de Tchécoslovaquie invisibilisaient pour des raisons politiques. Comme Borschak, il contribua ainsi activement à la préservation dans l’exil d’une mémoire de la culture tchécoslovaque opposée à sa normalisation stalinienne et post-stalinienne, en s’appuyant notamment sur un vaste réseau de contacts hors de son pays d’origine. Son activité contribua à enrichir énergiquement le fonds tchécoslovaque de l’Institut d’études slaves, dans une démarche opposée, mais finalement complémentaire à celle qu’avait embrassée André Mazon dans le contexte très différent de l’avant-guerre.
Dans la lignée de ces articles sur des figures de bibliothécaires émigrés, mais en déplaçant l’accent de l’histoire des institutions publiques vers celle des initiatives privées, les deux dernières contributions à ce numéro de Slavica Occitania sont consacrées à des hauts lieux de l’émigration russophone à Paris : la Bibliothèque Tourguenev et la maison d’édition ymca-press.
Dans la première, Riva Evstifeeva (Université de Strasbourg, ur 1340 geo) revient sur l’histoire de la Bibliothèque Tourguenev en s’intéressant à son activité lors d’une période méconnue des spécialistes, à savoir celle qui précède les révolutions de 1917. S’appuyant sur une source documentaire inédite tirée des archives de la bibliothèque, l’autrice, dans la suite de ses travaux précédents sur l’invisibilisation dont ont pâti les femmes dans l’historiographie de l’institution14, tâche d’identifier des collaborateurs méconnus de la Turgenevka. Elle offre en outre un premier aperçu de l’inscription de la bibliothèque dans le réseau des institutions de l’émigration politique russophone d’avant 1917.
Dans l’étude qui clôt ce numéro, Tatiana Victoroff (Université de Strasbourg, ur 1337 Configurations Littéraires), rappelle le rôle joué par ymca-press dans l’économie du « tamizdat » et du « samizdat » russophones à l’époque soviétique, en déplaçant l’accent de l’histoire héroïque des chefs-d’œuvre de la dissidence vers la micro-histoire du travail des collaborateurs de la maison d’édition. Surtout, elle signale la présence, dans les archives d’ymca-press, de nombreux manuscrits anonymes ou signés d’auteurs méconnus, dont l’histoire n’a pas moins d’intérêt que celle du travail éditorial clandestin de la maison d’édition, et qui attendent les chercheuses et chercheurs en littérature et sciences sociales qui voudront bien s’y intéresser.
Mettant à l’honneur des trajectoires de figures individuelles et la description de leur travail documentaire, en soutien, mais aussi parfois contre les politiques des institutions qu’elles servaient, les articles de ce numéro de Slavica Occitania offrent quelques fascinants portraits de bibliothécaires.
Complément indispensable aux études prosopographiques menées ces dernières années sur les acteurs historiques de l’enseignement et de la recherche dans la slavistique française, ces portraits sont parfois ambigus, comme celui de Schnitzler.
Ils esquissent à ce titre les prémices d’une histoire politique plurielle des fonds slaves français, dont le détail demeure encore largement à écrire, notamment pour ce qui est des fonds conservés hors de Paris.
Nous espérons que ce modeste effort suscitera – ou renforcera – des vocations et remercions sincèrement Dany Savelli et ses collègues du comité éditorial de Slavica Occitania d’avoir ouvert leurs pages à nos réflexions sur le sujet.
