Douglas Deborah G., American Women and Flight since 1940

Lexington, University Press of Kentucky, 2004, 359 p.

Référence(s) :

Douglas Deborah G., American Women and Flight since 1940, Lexington, University Press of Kentucky, 2004, 359 p.

Texte

En 2004, Deborah G. Douglas publie une fresque historique d’ampleur sur les femmes et l’aviation. Si American Women and Flight since 1940 est une version révisée et augmentée d’un premier travail publié dans les années 19901, cet ouvrage reste la première tentative de monographie sur le sujet et s’impose comme un classique de l’historiographie. Son caractère pionnier reflète par la même occasion un précédent désintérêt pour le sujet ; désintérêt que l’autrice dénonçait elle-même dans son introduction2. Mais la désaffection des historiens et des historiennes pour la question dans les années 1990 semble d’autant plus importante quand on retrace le parcours de l’autrice. Deborah Douglas est effectivement une historienne des techniques et des sciences, qui est arrivée sur le sujet des aviatrices par l’histoire de l’aviation, et non par celle des femmes. Sa trajectoire trahit ainsi la relative difficulté de ses contemporain·es – y compris les spécialistes du genre – à penser femmes et aviation3. C’est d’ailleurs aux presses de l’université du Kentucky, réputées pour leurs publications sur l’histoire des technologies et de l’aéronautique, qu’est publié ce travail.

Ce chemin atypique n’affecte néanmoins pas la qualité de cet ouvrage qui pose d’emblée les femmes comme sujet pour comprendre leurs positions au sein de l’aviation civile et militaire aux États-Unis. En guise d’introduction, l’autrice rappelle également l’importance des études de genre – et leurs productions académiques – pour mieux saisir les enjeux que pose l’intégration des femmes dans les métiers de l’aérien. La technologie – et d’autant plus l’aviation – est effectivement, en Occident, un symbole associé à la masculinité. La tension entre ce qui a été construit comme « féminin » et « masculin » est ainsi centrale pour comprendre les obstacles et les enjeux qui structurent l’histoire des femmes dans l’aviation.

L’ouvrage suit un développement chronologique et se structure en deux parties, chacune articulée autour d’un questionnement. La première partie pose frontalement l’interrogation suivante : « Can women fly ? », mais cette question prête à confusion puisque Deborah Douglas ne s’intéresse pas uniquement aux femmes pilotes. L’historienne a, au contraire, le mérite d’étudier des femmes engagées dans l’aviation à des postes variés, tant dans le monde civil que militaire. Tout d’abord, il est question des premiers clubs et associations de vol, comme The Ninety Nines, qui offrent la possibilité aux femmes de se former aux métiers de l’aérien (chapitre 1). De ces organisations s’ensuit un engagement des femmes dans diverses professions de l’aviation civile, que ce soit en tant qu’hôtesses de l’air ou mécaniciennes (chapitre 2). Enfin, l’autrice s’intéresse à l’entrée des femmes dans l’aviation militaire à partir de 1942, en soulignant les efforts de Jacqueline Cochran, Nancy Love ou encore Éleanor Roosevelt, qui s’investissent dans la création d’unités militaires féminines, en particulier le Women’s Army Auxiliary Corps (WAAC) et le Women Airforce Service Pilots (WASP) (chapitres 3 et 4). Dans cette première partie, Deborah Douglas donne à voir comment les femmes se sont saisies des métiers de l’aérien, que ce soit en position de pilote auxiliaire ou par leur travail administratif. L’autrice limite également cette première partie à la Seconde Guerre mondiale, faisant ainsi de la période un moment de bascule au cours duquel les femmes se professionnalisent et démontrent leurs compétences dans le secteur de l’aviation.

La seconde partie de l’ouvrage s’engage avec une nouvelle question : « Should women fly ? », reflétant ainsi l’interrogation des contemporain·es qui, après la Seconde Guerre mondiale, se demandent si l’engagement des Américaines dans l’aviation est toujours justifié. De nouveau, l’autrice décentre son regard des seules femmes pilotes et écrit l’histoire des femmes mécaniciennes, contrôleuses de la circulation aérienne, instructrices de vol ou encore ingénieures aéronautiques à partir des années 1980. Au détour de ces nombreuses études de cas, Deborah Douglas tente également de faire ressortir les débats culturels qui gravitent autour de ces femmes engagées dans l’aviation.

La période d’après-guerre est d’abord marquée par de premières restrictions qui se prolongent jusque dans les années 1950. Ces années se caractérisent ainsi par un retour brutal à la réalité pour le personnel féminin (chapitres 5 et 6). Néanmoins, les années 1960 et 1970 – marquées par la montée des mouvements féministes – voient l’avènement d’avancées juridiques, en particulier The Equal Pay Act de 1963 qui vise à supprimer les disparités salariales entre femmes et hommes, suivi du Civil Rights Act de 1964 qui interdit toutes discriminations reposant sur le sexe, la race, la religion ou l’origine nationale. Si ces lois permettent en théorie aux femmes d’entreprendre des actions légales, l’autrice conclut que, dans la pratique, ces dernières font encore face à de nombreux obstacles (salaires en baisse, licenciements, refus d’accès aux positions de combat… voir chapitres 7 et 8). À partir des années 1980 et 1990, les opportunités pour les femmes se font néanmoins plus nombreuses, en particulier dans les milieux militaires après le succès de la guerre du Golfe (chapitre 9). Ce conflit entraîne, dans un premier temps, la rédaction du Kennedy-Roth Amendment afin d’abroger l’interdiction aux femmes de piloter des avions de combat. Cependant, un an plus tard, le Conference Committe refuse cette proposition et le statu quo est maintenu (chapitre 10). Ainsi, si des opportunités juridiques ont pu se présenter, l’administration Bush décide de soutenir le développement des femmes militaires en dehors des positions de combat, entraînant une diminution du nombre de femmes pilotes dans l’armée américaine.

La dernière partie retrace ainsi les avancées et les reculs de l’histoire des femmes dans l’aviation et évite le piège d’un récit linéaire et téléologique qui se limiterait à une rhétorique du progrès. L’autrice peine néanmoins à expliquer les discours et les idéologies genrées qui organisent de telles dynamiques. Si l’ouvrage s’ancre donc dans l’histoire des femmes, l’histoire du genre, elle, semble négligée. Déconnecter l’histoire des mentalités de l’histoire des femmes dans l’aviation est pourtant difficilement concevable. L’ensemble des idées préconçues genrées sont effectivement déterminantes dans ce récit puisque ce sont ces dernières qui ont été (re)mobilisées pour structurer le champ des possibles dans les métiers de l’aérien. On pourra également regretter l’utilisation uniquement illustrative de l’iconographie. De nombreuses photographies sont effectivement mobilisées par l’autrice mais ne sont jamais analysées alors qu’elles constituent un matériel riche et complexe qui aurait pu soutenir et approfondir l’argumentation historique de Deborah Douglas, en particulier sur les imaginaires genrés opérant dans l’aviation.

L’effort et le travail encyclopédique de l’autrice, qui s’attache à retracer l’histoire complexe et instable des Américaines dans l’aviation, n’en sont pas moins remarquables. L’ouvrage propose effectivement un premier portrait des femmes dans les métiers de l’aérien et s’impose comme un ouvrage introductif pour quiconque s’intéresse à la question. Fruit d’une recherche extensive, American Women and Flight since 1940 pose de premières bases et encourage d’autres chercheurs et chercheuses à s’engager plus en détail dans une des périodes ou des professions citées.

Notes

1 Douglas Deborah G., United States women in aviation, 1940-1985, Smithsonian Institution Press, Washington D.C., 1991, 142 p. Retour au texte

2 Douglas Deborah G., American Women and Flight since 1940, University Press of Kentucky, Lexington, 2004, p.  5. Retour au texte

3 Si Douglas est la première à écrire de manière extensive sur les femmes et l’aviation, il y a eu les années précédentes d’autres ouvrages qui s’intéressent au rapport entre femmes et technologies, voir à ce titre : Mohum Arwen, Steam Laundries: Gender, Work, and Technology in the United States and Great Britain, 1880-1940, Johns Hopkins University Press, Baltimore, 1999, 352 p. ; Lerman Nina E., Oldenziel Ruth, Mohun Arwen (ed.), Gender & Technology: A Reader, Johns Hopkins University Press, Baltimore, 2003, 480 p. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Louise Francezon, « Douglas Deborah G., American Women and Flight since 1940 », Nacelles [En ligne], 12 | 2022, mis en ligne le 26 septembre 2022, consulté le 23 juillet 2024. URL : http://interfas.univ-tlse2.fr/nacelles/1612

Auteur

Louise Francezon

Diplômée d’un master d’Histoire de l’école doctorale de Sciences Po et du master Media Studies, parcours Visual and Film Studies, de l’université d’Amsterdam. louise.francezon@sciencespo.fr